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Mercredi 23 juillet 2008
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Pour les rolistes quadragénaires qui ont passé quantité de nuits blanches à jouer des personnages de solos ou de techies dans de frénétiques parties de Cyberpunk bien avant que la trilogie Matrix ne déchaînent les passions, le monde futuriste de Greg Egan sera un bain de jouvence.

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Les implants éléctroniques associés aux drogues en tout genre et à la chirurgie permettent à tout un chacun d'apprendre instannément une langue étrangère, de maîtriser la caméra occulaire directement reliée au cerveau (cf l'excellent roman L'enigme de l'univers disponible en livre de poche) et diverses interfaces de navigation sur la toile du village global, mais également d'améliorer considérablement les performances physiques à l'aide de messages biochimiques en mesure d'anihiler toutes sensations de fatigue (cf le roman Isolation lui aussi disponible en poche).

Une fois "réveillé" l'implant est placé dans une narine comme si c'était une prise de tabac. Les nanomachines qui le composent se frayent ensuite par elles-mêmes un chemin jusqu'aux connections neuronales idoines.

Jusqu'ici, me direz-vous, rien de très nouveau sous le soleil de la science fiction mais dans la nouvelle éponyme du recueil Axiomatique, Greg Egan prédit également que les implants électroniques et les nouvelles drogues seront d'abord plebiscités pour leurs applications hallucinogènes et érotiques et pire encore dans le coaching psychologique à dimension plus ou moins religieuse.

Le romancier australien apporte une dimension supplémentaire pour questionner le lecteur sur ce qui fonde l'humain au-delà de toutes ces prothèses électroniques ou biochimiques en employant un procédé qui rappelle en creux le thème de la nouvelle d'Isaac Asimov "L'homme bicentenaire" ou le film Je suis un cyborg de Park Chan-Wook

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Un implant peut-il contribuer à aider quelqu'un à faire son deuil en levant tout ou partie de ses interdits moraux et/ou éthiques ?

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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Mercredi 23 juillet 2008
http://www.bdfi.net/img_forum/egan_(axiomatique).jpg

Victime pour des raisons génétiques d'un virus qui n'aurait jamais dû sortir  du laboratoire souterrain où il a muté avec l'aide de chercheurs en quête de la meilleure arme biologique au moindre frais, Karen Rees doit se résigner à prendre à heures fixes un médicament.

Un médicament qui à défaut d'être à coup sûr le bon est susceptible de faire l'affaire selon les bases de données des firmes pharmaceutiques peu enclines à se lancer dans des recherches de fond pour "à peine" 80000 personnes infectées et une centaine de décès annuels. Une impression de déjà vu vous gagne, ne cherchez pas c'est malheureusement ce qui se passe d'ores et déjà pour bon nombre de maladies dites orphelines.

Grâce à ses talents informatiques, Karen parvient à localiser sa soeur jumelle qui écume le globe moins pour trouver la matière à ses articles de vulgarisation scientifique que pour assouvir sa passion pour les voyages. Pourra-t-elle la prévenir à temps des risques d'être également atteinte par ce virus ?

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La nouvelle "Soeurs de sang" du recueil Axiomatique de Greg Egan s'interroge comme Un crabe sur la banquette arrière  d'Elisabeth Gilles sur les affres du malade dont les moins douloureuses ne sont sans doute pas les modifications qu'entraînent sa pathologie dans ses relations sociales mais au-delà analyse froidement ce que peut entraîner une politique médicale conditionnée par des entreprises pharmaceutiques pour qui la rentabilité est la priorité absolue.
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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Mardi 22 juillet 2008

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Pygmalion de Paul Delvaux de 1939

Depuis le mythe de Pygmalion qui avait donné vie à sa scuplture, bon nombre d'auteurs se sont emparés du thème de l'oeuvre d'art qui s'anime. Pour n'en citer que quelques-uns La Vénus d'Ille  de Mérimée, Omphale  de Théophile Gautier, Le géant égoïste d'Oscar Wilde,  Le roi et l'oiseau  de Jacques Prévert, L'extraordinaire tableau de Félix Clousseau de Jon Agee.


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Par contre, je connaissais peu d'écrivains de science fiction qui se soient essayés à décliner dans leur genre littéraire cette oeuvre d'art qui prend vie.  Juliette Canche, un des personnages de Bref rapport sur une très fugitive beauté  de Jérôme Leroy,  a créé une simulation en trois dimensions de trois tableaux du peintre surréaliste Paul Delvaux.(L'Aube sur la ville, La Vénus endormie et La ville rouge) où le spectateur peut "se promener, caresser les personnages, parler avec eux, éprouver la fraîcheur du marbre et la richesse des étoffes".


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La Vénus endormie, Paul Delvaux 1944


Avec la nouvelle La caresse comprise dans le recueil Axiomatique Greg Egan va plus loin en imaginant qu'un esthète est tellement passionné par une oeuvre qu'il n'a de cesse de lui donner corps. Non seulement il va imiter le Docteur Moreau d'H.G. Wells en donnant vie par manipulation génétique à une femme léopard identique à celle peinte par Fernand Khnopff en 1986 mais il va pousser le zèle jusqu'à s'efforcer de rétablir tout le contexte du tableau fut-ce au prix d'une longue et minutieuse préparation qui le contraindra à transférer sa mémoire dans un clone pour mener à terme son projet. "C'est le réseau des relations entre les sujets d'une part, et entre les sujets et les décors d'autre part qui consiste le défi de la génération à venir".


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Les caresses ou le sphinx de Fernand Khnopff 1896

Une monomanie qui plus est quelque peu en marge de la légalité puisqu'il n'hésitera pas à enlever un homme et à modifier son apparence pour qu'il ressemble à l'homme qui colle sa joue contre celle de la sphinx.


La tentation de l'impossible de René Magritte, 1928

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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Lundi 21 juillet 2008
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Suite des chroniques des nouvelles que j'ai préférées dans l'excellent recueil Axiomatique de Greg Egan proposé par les éditions Bélial et Quarante-deux :


Après avoir passé en revue les différents arguments qui tendent à prouver que les loteries sont de vastes escroqueries et que leurs évolutions au fil du temps n'ont été qu'une adaptation à ce que les joueurs y recherchaient, Greg Egan s'applique dans sa nouvelle "Eugène"  à entrevoir ce quelle pourrait être pour un couple de gagnants la meilleure façon d'employer leurs gains faramineux. Au delà de prosaïques aspirations matérielles et puisque l'indécision plus que l'avarice diffèrent le choix de la juste cause qu'ils pouraient financer, ils décident de contacter le meilleur spécialiste en reproduction que l'argent pouvait acheter.

L'ambition de ce dernier ne se limite pas à aider ce couple à sélectionner leurs gamètes pour éviter à leur progéniture des soucis de santé. Il entend créer à l'aide de la manne financière qu'ils apportent au projet Potentiel humain un enfant pourvu de tous les atouts physiques, intellectuels et partant sociaux possibles .
 
Le passage où les parents se laissent convaincre fait froid dans le dos car comme Greg Egan montre comment les arguments du savant font glisser les attentes légitimes des parents vers des choix inquiétants pour l'avenir.

Au contraire de Bienvenue à Gattaca où l'on voit un enfant né en dehors de toute sélection naturelle parvenir à réaliser son rêve de partir dans l'espace en dépit des obstacles d'une société eugéniste, Greg Egan suppose que c'est l'ultime produit de cette sélection qui va paradoxalement contrer l'avènement d'un monde discriminatoire.

http://www.celtoslavica.de/chiaroscuro/films/gattaca/4.jpg
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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Dimanche 20 juillet 2008
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Les comités de bioéthique et les commissions scientifiques ont multiplié les avis et les rapports ses dernières années pour aider les parlementaires à définir les limites à donner à la recherche. Mais sous la pression économique et le lobbying de certaines firmes on voit que certains pays sont tentés de les reculer.

Aussi, il importe que les citoyens puissent continuer non  seulement à être informés en temps réel des manoeuvres des uns et des autres mais également qu'ils puissent réfléchir aux enjeux et aux risques qui se profilent derrière l'une ou l'autre des avancées scientifiques en cette période où la technologie est omniprésente et ne cesse de fournir toujours plus vite accès à des options qui faisaient figure de chimères de science fiction il n'y a que trente ans.

La science fiction justement n'est pas qu'un vivier pour l'industrie du cinéma en quête d'images fortes. Elle est avant tout un des pans de la littérature permettant de s'interroger sur les tendances lourdes de notre époque. Ceux et celles qui la qualifient de mineure feraient bien de la fréquenter un peu plus assidument.

C'est pourquoi il faut saluer  l'heureuse initiative des éditions Bélial et quarante-deux qui ont réuni dans trois volumes la majeure partie des nouvelles de Greg Egan. Après Radieux  je viens de lire  Axiomatique de cet auteur australien qui donne à la science fiction une dimension éthique appréciable. Dans les jours qui viennent je m'efforcerai d'aborder le contenu des nouvelles qui m'ont le plus marqué dans ce recueil.
 
http://sf.emse.fr/AUTHORS/SWUL/SW-OP4-B.GIF         L'image “http://membres.lycos.fr/fierrots/europe/moebius/moebius8.jpg” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.

La nouvelle Lumière des évènements a des atomes crochus avec le magnifique roman de Stefan Wul L'orphelin de Perdide puisqu'elle développe l'idée d'une possible communication au travers des époques entre un individu et .... lui-même. (Pour les parents lecteurs de SF qui voudraient faire découvrir les aventures de cet orphelin à leurs enfants Moébius en avait fait une adaptation à l'écran avec le dessin animé Les maîtres du temps )

La rédaction d'un journal intime permet de synthétiser les évènements et les réflexions prégnantes de la journée en quelques lignes à plus ou moins haute tension.

Que se passerait-il si les applications de la recherche fondamentale permettaient de démocratiser la possibilité de faire parvenir bien avant votre naissance ce récit quotidien ? L'exercice de style prendait alors une toute autre ampleur n'est-ce pas ?

Donneriez-vous un maximum de détails pour vous éviter l'angoisse des lendemains ou au contraire choisiriez-vous de vous laisser une marge de découverte en multipliant les ellipses ?

Qui plus est, quel sens donner à l'Histoire si désormais les témoignages et les analyses des événements ne proviennent plus du passé mais de l'avenir ?

Autant de questions qui permettent de s'interroger sur la condition humaine, les paradoxes temporels mais aussi des thématiques hélas bien plus inscrites dans l'actualité comme les tentations voire les tentatives de certaines politiciens de réécrire l'histoire.
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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Samedi 7 juin 2008
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"Quand cesse-ton d'être la personne qu'on est et devient-on quelqu'un d'entièrement différent ? Qu'est-ce que cela vous fait ?"

Selon les cercles que nous cotoyons nous ne serons pas perçus de la même façon car inéluctablement nous n'y avons pas le même statut, le même rôle, la même place. Rares sont les personnes qui nous voient évoluer dans tous les milieux. Aussi les représentations vont bon train, y compris et peut-être surtout dans les transports amoureux. Prétendre connaître quelqu'un tient de la gageure car l'individu lui-même est souvent surpris de ses propres réactions devant certaines situations.

De même, lorsque l'on n'a pas vu quelqu'un depuis assez longtemps on oscille généralement entre deux surprises : celle provoquée par la permanence de certains traits physiques et de certains traits de caractère que les années écoulées ne semblent pas capables d'éroder et a contrario celle provoquée par la découverte de changements plus ou moins subtils, plus ou moins radicaux.

L'une comme l'autre sont susceptibles de nous rassurer comme de nous perturber car elles questionnent les souvenirs, les certitudes.

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Le récit de vie d'Estelle Anlic devenue comédienne à succés sous le pseudonyme de Dawn Devayne ressemble à un parcours erratique dans un palais des glaces. Où se situe vraiment la personnalité de cette femme qu'avait épousée Ordo Tupikos ? Ce dernier ne l'avait d'ailleurs pas reconnue lorsqu'il avait vu ses films !

Après avoir constaté non sans ironie et cynisme comment son entourage modifie sa façon de l'interpeller depuis qu'un magazine a révélé qu'il avait convolé en injustes noces avec Estelle/Dawn alors qu'elle était encore mineure, ce banal marin qui par contre n'a pas bougé d'un iota va chercher à comprendre comment Estelle a pu se métamorphoser à ce point.

Au-delà de ses joues rondes qui ont fait place à des pommettes saillantes, il ne parvient pas à saisir ce qui a pu se passer pour qu'elle incarne à juste titre aujourd'hui pour des millions de spectateurs la quintessence de la sensualité et de la beauté. "Tout le monde a des fantasmes, mais ce n'est pas tout le monde qui jette sa personnalité réelle pour vivre dans le fantasme."

Comme de si de rien n'était, il redevient son amant après seize ans d'absence, l'accompagne sur les tournages, s'installe de fait dans la luxueuse maison  de la star puis soudain est finalement implicitement convié à quitter les lieux et sa vie.

Pourquoi ? La réponse de Donald Westlake est à la fois simple et complexe. Comme l'évidence en somme.


Autre titre de Donald Westlake chroniqué sur muet comme un carpe diem :

Smoke
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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Jeudi 22 mai 2008

Au début des années 80 Gérard Genette théorisait la notion de transtextualité qu'il baptisa hypertextualité en utilisant la métaphore du palimpseste, ce parchemin médiéval dont on effaçait le texte afin d'en écrire un autre. Ce terme est désormais couramment utilisé pour désigner les liens qui existent entre plusieurs oeuvres littéraires.

On retrouve par exemple des allusions plus ou moins explicites à l'Odyssée dans bon nombre de textes du vingtième siècle des exercices de style de Raymond Queneau (Aurore aux doigts de roses) à Ulysse de James Joyce en passant par La nouvelle Circé de Dino Buzzati ou Départementales  de Jérôme Leroy.

A présent que j'ai lu La manière douce de Frédéric H. Fajardie, je comprends mieux pourquoi Jérôme Leroy lui avait consacré une monographie et pourquoi il fut l'un des premiers à rédiger  un hommage à ce romancier atypique décédé le 1er mai dernier.

Mandaté par la police secrète de la République en perdition pour reprendre une ville portuaire du Nord aux sections néofascistes, le Capitaine des régiments gris, Thomas Sheshoon, n'en est pas moins lucide sur les errements des politiques qui en "étaient arrivés, dès la fin des années 80, à ne plus oser nommer les choses. Les millions de chômeurs chez lesquels montaient une haine froide devenaient un vague "problème d'emploi et de qualification". Des millions de jeunes étaient abandonnés à eux-mêmes, à la drogue et à la violence, à la malnutrition et à l'analphabétisme, à la perte de tout repère et notamment des valeurs humaines."

Sheshoon parvient rapidement à cerner les failles du commandement nationaliste, prend contact avec Meyerfeld, l'ancien instituteur juif et communiste, dirigeant la résistance, puis met sur pied une stratégie pour désorganiser les sections en provoquant un mouvement de désertion et en sapant l'influence de Sigie le responsable fasciste du renseignement. Ce qui facilitera la tâche des maigres troupes républicaines pour mettre hors d'état de nuire le tyran.

Fajardie, ancien militant gauchiste qui lutta au sein des Comités Vietnam et de la Gauche prolétarienne, pourfendeur de la gauche caviar et caviardée des années Mittérand, rédige en 1994 un roman qui anticipe sur les replis communautaires, sur la montée des nationalismes en Europe et sur les barbaries du capitalisme qui ont suivi.

Il propose une sorte de vademecum de survie intellectuelle dans un monde à feu et à sang en faisant régulièrement  appel aux classiques de la littérature et en donnant vie à des personnages non dépourvus de poésie tels que ce boucher qui se prend pour un mustang, Hon-Hon ce vieillard qui ne quitte plus son masque à gaz ou le père-La suce qui passe ses nuits à vouloir aspirer les étoiles. Le tout en livrant dans le même temps une sorte de défense et illustration de la lecture marxiste des évenements historiques.
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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Vendredi 9 mai 2008
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Lorsqu'à la suite d'un imprévu Freedie Urbain Noon s'était retrouvé contraint d'ingérer bon gré mal gré les formules LHRX1 et LHRX2 conçues par les docteurs David Loomis et Peter Heimhocker dont il était en train de cambrioler le laboratoire, il n'imaginait pas que cela allait le rendre invisible.

De prime abord, on pourrait penser au vu de ses activités illégales que c'est une aubaine pour le voleur mais Donald Westlake nous invite tout au long de Smoke à y regarder de plus près.

Chacun d'entre nous a désiré, à un moment ou un autre, devenir invisible. Afin de pouvoir s'effacer lors d'une situation embarrassante, pour percer les secrets de l'intimité d'autrui, afin d'agir à l'insu de tous en vue d'une blague de potache voire pour contourner les interdits.

Son invisibilité étant limitée à son propre corps Freedie est tenu pour pouvoir bénéficier des "avantages" de son état de marcher sans chaussures, de s'exposer régulièrement aux rigueurs du climat dans le plus simple appareil, de travailler sans gants et donc de laisser ses empreintes un peu partout. Il ne peut pas utiliser le moindre outil ou conduire sa fourgonnette sans d'attirer tout de suite l'attention.

Ces difficultés surmontées, jouir du fruit de ses larcins est loin d'être le plus facile, car son invisibilité permanente ne simplifie pas les gestes du quotidien et rend les relations sociales et a fortiori amoureuses on ne peut plus compliquées.

" Ce n'est pas simplement qu'on ne peut pas le voir, c'est que l'on ne le voit  pas. On ne peut pas voir son expression, on ne peut pas dire s'il est content ou malheureux, s'il s'ennuie ou s'amuse, on ne peut pas dire ce qui se passe. Dans une certaine mesure, nous organisons tous notre voyage dans la vie quotidienne en tenant compte du temps qu'il fait chez nos bien-aimés, mais avec un homme invisible, on ne sait jamais quel temps il fait. La voix livre certains indices, les mots aussi, mais oùsont les expressions du visage ? Où est le langage corporel ? Où est ce bon dieu de corps ?"

Dans une scène mémorable au restaurant, Freedie découvre à son corps défendant que le maquillage n'est pas la panacée pour faire bonne figure devant sa petite amie qui a bien du mal à faire mentir l'adage "loin des yeux loin du coeur".

Donald Westlake ne limite pas à énoncer les inconvénients de l'invibilité avec un humour féroce car au travers des tribulations de son héros il égratigne au passage bon nombre des dysfonctionnements de notre société de la prison à l'industrie, met à jour ses déterminismes pesants, ses rapports de classes.

Qui plus est,  Il anticipe comme le faisait le film Bienvenue à Gattaca sur les utilisations liberticides qui pourraient être faites de l'étude du génome humaine :

"Les généticiens [...] peuvent étudier vos gènes et établir le pourcentage de probabilité qu'un de vos enfants ait la chorée de Huntington. Ou une forme d'Alzheimer. Ou une fibrose cystique. Ils travaillent à identifier le maillon de la chaîne qui désigne le cancer du sein. Ou l'homosexualité. Ou l'alcoolisme. Finalement, si cela prend la tournure qu'ils espèrent, le projet Génome sera en mesure de décrire l'histoire sanitaire probable, ainsi que le moment et la cause de la mort, de chaque être humain, dans l'embryon, dans la matrice. Dès le premier trimestre. Si Junior doit être le loupé de la portée, vous en serez informé suffisamment à l'avance pour l'éliminer. [...]

La connaissance. Combien nous la désirons, combien nous en avons peur. Vous, par exemple, aimeriez peut-être connaître l'état futur de ma santé et moi, tout savoir de la vôtre, en particulier si j'avais l'intention de vous embaucher ou de vous épouser ou de faire des affaires avec vous, mais aucun de nous ne se sentirait à l'aise à la vue de sa propre carte génétique.
"

Autre titre de Donald Westlake chroniqué sur Muet comme un carpe diem :

Ordo
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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Samedi 26 avril 2008
"Les mathématiques sont la poésie des sciences."  Léopold Sédar Senghor

"Il n'existe que deux choses infinies, l'univers et la bêtise humaine... mais pour l'univers je n'ai pas de certitude absolue."
Albert Einstein

" Ce qui compte ne peut pas toujours être compté, et ce qui peut être compté ne compte pas toujours."
Albert Einstein




Comment faut-il enseigner les mathématiques ?

Pour garantir un socle commun au plus grand nombre, faut-il faire la part belle à l'automatisation ou à la résolution de problèmes ? Faut-il favoriser l'abstraction ou la manipulation ? Le calcul doit-il être mental ou réfléchi ? Faut-il d'ailleurs opposer toutes ces démarches ou les rendre complémentaires et solidaires ?

Autant de marronniers qui fleurissent aussi bien autour du zinc du comptoir qu'à la une du journal télévisé, aussi bien dans les salles des profs que dans les salons des parents d'élèves.

Si a priori la littérature conte plus qu'elle ne compte, elle lance parfois un pavé dans la mare des mathématiques. Logique finalement, l'étymologie de calcul n'est-elle pas caillou ?

Lorsque le narrateur  de Rides de Charles Simmons revient à la fin de sa vie sur son enfance, il explique qu'il abordait les chiffres d'abord selon leurs caractérisques esthétiques. Ce qui lui inspire des sentiments divers quasi philosophiques. Un peu comme Goldmund qui dans Narcisse et Golmund  d'Herman Hesse détourne la forme des lettres pour leur donner l'aspect d'un oiseau ou d'un poisson pour ensuite s'interroger sur la dialectique entre la science et la nature.

Néanmoins ces remarques sur l'aspect des chiffres lui donnèrent également des moyens sûrs pour les mémoriser, pour retenir la quantité qu'ils symbolisaient, établir des relations entre eux et comprendre le principe de la numération décimale  : " Un jour qu'il était retenu au lit avec un gros rhume - il avait alors cinq ans - il s'aperçut que la série 0-9 était parallèle aux séries 10-19, 20-29, etc. Soulevé par une vague de puissance, il écrivit sur une feuille de papier la liste des nombres depuis un jusqu'à cent cinquante et un. Il savait que si on lui en laissant le temps, il serait capable de créer indéfiniment des nombres."

Dans une des nouvelles du recueil Le robot qui rêvait Isaac Asimov aborde lui aussi cette sensation de pouvoir. Son récit se situe  en pleine guerre contre les extraterrestres. Tous les vaisseaux engagés dans le conflit par les Humains comme par les Denebiens sont commandés par des ordinateurs de plus en plus perfectionnés. Lorsque le technicien Myron Aub  redécouvre paradoxalement les bases de l'arithmétique en étudiant pendant ses loisirs le fonctionnement de vieux appareils, sa trouvaille   va susciter l'intérêt des autorités.

En effet, Isaac Asimov nous décrit un monde où la dépendance aux ordinateurs est devenue si importante que même les plus grands mathématiciens ne savent plus comment leurs machines procédent pour effectuer une addition, une multiplication ou une racine carrée. ils voient là le moyen d'enfin dépasser leurs adversaires dans cette course folle à l'armement. Déçu par l'utilisation qui sera faite de ses travaux, l'inventeur de la graphitique qui consiste à faire les calculs en écrivant sur un papier finit par se suicider.

Mais "après tout, on avait plus besoin de lui. Peut-être avait-il inventé la graphitique mais, une fois lancée, elle allait continuer et progresser toute seule, triomphalement, jusqu'à ce que les missiles habités deviennent possibles ainsi que des choses dont on avait pas encore idée.
Neuf fois sept, pensa Shuman avec une profonde satisfaction, font soixante-trois et je n'ai pas besoin d'une calculatrice pour me le dire. La calculatrice est dans ma propre tête.
Et, il était stupéfié par la sensation de pouvoir que cela lui procurait.
"

Dans Rides on assiste à une semblable perte de compréhension des bases des mathématiques. De la même façon qu'il avait déchiffré par lui-même les secrets de la numération décimale, le personnage principal a compris comment obtenir les rapports que traduisent les tables de multiplication. Mais sommé de les apprendre par coeur il finit par "perdre son premier sens de l'architecture des nombres". Au collège l'algèbre "avec l'introduction des lettres abâtardissait l'élégance des nombres et les mathématiques devinrent peu à peu sa matière la plus faible". Ce n'est que bien plus tard qu'il parvient à se réapproprier les nombres et à reprendre plaisir à ne plus seulement appliquer mais bel et bien comprendre ce qu'il fait

Entre Charles Simmons qui propose, un peu comme Christine Angot, une écriture circulaire qui apporte à chaque chapitre un éclairage supplémentaire sur un ensemble fini d'événements sur lesquels il revient sans cesse pour créer comme le dit Dominique Fargues à propos des locataires de l'été "une atmosphère à la Edward Hopper, où, sous une esthétique du dépouillement, se révèlent des univers chargés"et Isaac Asimov qui montre à merveille que derrière la simplicité et la banalité apparente de quelques lois se dissimule la complexité, il y a de quoi se réconcilier avec le plaisir de se frotter avec le feu prométhéen de la réflexion.

A une époque où l'on veut nous réduire à de simples pousse-boutons, il est important de nous réapproprier la capacité à penser par nous mêmes !



Dans un tout autre registre (encore que) l'OULIPO a commis en 2003 un hommage à Raymond Queneau autour d'une dizaine de mots empruntés aux titres de ces textes. Les pages consacrées à Mille valent le détour.

Les sites suivants proposent une bibliographie d'autres textes littéraires abordant les mathématiques ou les sciences en général.  Cliquez  ICI et

Etymologie de chiffre : de l'arabe sifr, vide et de l'italien cifra, zéro.

Faut-il donc comprendre le verbe déchiffrer comme sortir du vide, comme une invitation à la cosmogonie ?

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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Mardi 8 avril 2008
http://accel12.mettre-put-idata.over-blog.com/0/10/54/15/critiques/chagrin-d-ecole.jpg

Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé.
Montesquieu, Mes pensées

 




Comme tant d'autres j'ai lu les tribulations de la tribu Malaussène ou l'essai Comme un roman qui se limite pas, loin s'en faut aux droits du lecteur, si souvent cités. Lorsque la médiathèque de mon quartier a mis en avant le dernier livre de Daniel Pennac, j'ai donc été tenté de voir de quoi il retournait.

La polysémie du mot chagrin permet en effet d'évoquer aussi bien le déplaisir que la tristesse en passant par la morosité ou l'irritation. Le terme désigne également la peau de chèvre, de veau ou de vache qui rendue grenue après un traitement idoine sera utilisée par les relieurs. Sans parler de la peau de chagrin de Balzac et de la malédiction qui y est associée.

Le titre résume donc assez bien le contenu de cet essai sur les difficultés scolaires. En dépit de son parcours d'ancien cancre qui peina tant et plus sur les bancs de l'école,  Daniel Pennac nous explique comment il réussit pourtant à devenir professeur puis écrivain à succès.


Pour Daniel Pennac qui se retrouve par conséquent à la fois juge et partie, l'exercice n'est pas sans difficultés car le cancre qu'il fut continue à faire entendre sa voix douloureuse. Une voix quasi schizophrènique qui boude le plaisir de la réussite. Une voix qui remet en cause les certitudes du pédagogue citoyen comme dans cet épisode de la rencontre avec Maximilien dans les rues de Belleville.

http://multimedia.fnac.com/multimedia/images_produits/ZoomPE/7/0/9/9782070342907.jpgArrogant dans un premier temps lorsqu'il avait demandé sans amènité du feu à ce passant , Maximilien avait ensuite reconnu l'auteur de la Fée carabine et lui avait demandé, rouge de confusion, de l'aide pour un devoir de français. Parce qu'il lui avait demandé du feu sans aucun respect, l'écrivain avait refusé son aide à l'adolescent.

De prime abord, on pourrait tomber d'accord sur cette limite posée, mais le cancre qui s'exprime par la plume de l'écrivain met en exergue qu'il a par ce refus gâché une occasion de rebondir sur cette demande intéressée pour la transformer en intérêt pour le texte.

C'est l'un des points forts de ce livre : montrer sans culpabiliser que nous contribuons sans le vouloir à élever les murs qui enferment ces élèves accumulant les échecs que nous soyons parents, enseignants ou citoyens. Ce qui n'est pas sans rappeler l'appel de Thierry Jonquet à aborder la complexité certes sans angélisme mais également sans manichéisme pour tordre le coup aux positions de principes pétries de bonnes intentions. Daniel Pennac partage la volonté de François Bégaudeau de rendre compte de façon clinique de la réalité de l'école au-delà de tout esprit partisan.

http://multimedia.fnac.com/multimedia/images_produits/ZoomPE/1/1/9/9782020591911.jpg Un esprit chagrin pointerait non sans raisons que si Daniel Pennac est parvenu à sortir de son statut de cancre c'est en partie dû à son milieu social (père polytechnicien) qui lui a permis de profiter du consumérisme scolaire et de jongler entre les établissements en fonction des besoins supposés.

Mais ce serait faire peu de cas des efforts sincères developpés par l'écrivain pour mettre à jour quelques unes des causes de la difficulté d'apprendre, les stratégies d'évitement, les appels à l'aide déguisés en provocations, le besoin d'amour de l'enfant qui va le pousser à appliquer à la lettre et hors de propos  ce que lui a été dit par l'enseignant. Ce serait faire peu de cas des pistes pédagogiques qu'il propose pour réconcilier ces mêmes enfants avec la littérature et l'analyse grammaticale.

De quoi essayer de comprendre ce que peut désigner "le " et "y" dans "Tu le fais exprès !" ou dans "J'y arrive pas !"  quoiqu'on pense par ailleurs des idées de l'auteur, de l'ancien professeur de français ou du citoyen.. De quoi contribuer au débat sur les nouveaux programmes et plus largement sur l'avenir de nos enfants.


Le cancre

Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le coeur
il dit oui à ce qu’il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout
les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec des craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur

Jacques Prévert, Paroles.

Pour visionner un entretien de Daniel Pennac cliquez ICI
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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Dimanche 23 mars 2008
http://www.librairiedialogues.fr/img_articles/livres/9782290001721_s.jpg

Pourquoi est-ce que le flux ininterrompu de voitures se réduit subrepticement comme peau de chagrin sur cette autoroute ?
Pourquoi est-ce qu'un employé du péage, un gendarme et un cuisinier du restaurant de l'aire voisine demeurent fidèles à leur poste alors que pratiquement plus personne ne passe par ici ?
Pourquoi est-ce qu'un jeune couple de surfers plante sa tente dans la pelouse située à proximité de ce même poste de péage ?
Pourquoi cette femme sans un sou s'entête-t-elle à prendre l'autoroute tous les jours ?
Pourquoi les voleurs du célèbre tableau Le cri d'Edvar  Munch l'ont-ils abandonné dans le coffre de leur voiture ?

"La vue que [nous] propose le hasard ne varie pas beaucoup, entre l'autoroute dans un sens ou dans l'autre et la barrière de péage. Pourtant [nous avons] l'impression d'être à un point stratégique, à un pivot du monde. Il est des lieux d'apparence anodine, qui touchent secrètement un nerf vital, qui sont en vérité une cote privilégié de la vastitude."

Fable ubuesque absurde qui provoque l'hilarité ou réflexions graves sur la condition humaine ramenée à une sorte d'acouphène lancinant ? Dans Le cri  comme dans Il est des nôtres, Laurent Graff excelle à faire surgir  de la banalité l'inquiétude, l'étrangeté, le mystère. Une écriture tendue comme un fil du rasoir prêt à trancher dans le vif du réel que vous teniez pourtant à l'oeil.

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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Dimanche 17 février 2008


Je profite d'une accalmie dans les migraines à répétition qui me mettent au supplice depuis quelques semaines pour m'atteler enfin à la rédaction d'une chronique sur un recueil de nouvelles de science-fiction découvert par hasard lors d'un de mes derniers passages à la bibliothèque de Lille Fives.

Les sciences et leurs applications technologiques prennent de plus en plus de place dans notre quotidien. A tel point qu'il est de plus plus complexe pour le citoyen lambda d'en appréhender les tenants et les aboutissants, les risques et les avantages. Comment parvenir à ne céder ni à la tentation frileuse et rétrograde d'une décroissance absolue qui nierait les atouts indéniables du progrès dans bien des domaines ni à celle non moins risquée d'une confiance aveugle dans la fuite en avant de la modernité instrumentalisée par les multinationales avides de profits au grand dam de la société civile qui cherche à imposer la prise en compte de l'utilité sociale et du développement durable.

Les textes d'anticipation trop longtemps déconsidérés par les cercles littéraires ont pourtant depuis longtemps contribué à éclairer les zones d'ombre de cette science diffuse dont on promet l'innocuité ou de ces mathématiques si difficiles à déchiffrer.

Chaque jour l'actualité montre que l'une comme l'autre ne sont que des outils qu'il appartient à l'humanité de tailler selon ses besoins en prenant soin de trier le bon grain de l'ivraie sans croire aux mensonges éhontés des élites politiques et économiques qui font s'arrêter les nuages radioactifs aux frontières ou les OGM aux seules limites des lieux d'expérimentation.

C'est pourquoi la lecture difficile mais stimulante des nouvelles de Greg Egan compilées par les éditions Bélial sous le titre trompeur de Radieux fournira aux lecteurs opiniâtres de quoi nourrir leur réflexion sur toutes ces questions on ne peut plus contemporaines. Puisse la  rapide esquisse qui suit vous donner l'envie d'aller le vérifier par vous même.

A l'abri dans leur territoire inexpugnable composé d'espèces végétales génétiquement modifiées immunisées contre toutes attaques de défoliants, de toxines chimiques envisagées par les autorités, les cartels maffieux investissent massivement dans les biotechnologies car les vieilles substances addictives sont devenues trop facilement synthétisables. Pour fournir sans cesse de la nouveauté aux adolescents qui raffolent trouver de quoi modifier leur neurochimie à volonté en s'injectant directement dans la moelle osseuse des rétrovirus, les barons de la drogue n'hésitent pas à débaucher les meilleurs chercheurs. Mais ce qu'a mis au point Gullermo Largo est encore plus sensible qu'il n'y paraît puisque sa dernière création donne accès au contrôle de l'identité.

Lorsque la généalogie s'associe à la génétique et à la physique quantique pour mettre à jour des ancêtres communs au plus grand nombre est-ce de nature à permettre de tendre à la disparition des clivages et  à l'universalité ou au contraire est-ce que cela ne risque pas de mettre de l'huile sur le feu dévorant de toutes les formes de racisme ?

Que se passerait-il si des théorèmes mathématiques si simples qu'ils semblent irrécusables se révélaient incertains lorsque l'on les emploie avec des nombres plus grands que celui des particules de notre galaxie ?

Si la recherche médicale parvenait à renforcer les barrières placentaires pour éviter aux foetus d'être exposés aux virus, aux toxines, aux produits pharmaceutiques et autres drogues plus ou moins licites de prime abord on ne pourrait que s'en féliciter mais cette volonté affichée de protéger l'enfant à venir ne dissimule-t-elle pas des buts bien moins avouables ?


La numérisation globale des forêts neuronales d'un individu pour les transférer dans un robot inoxydable permettra-t-elle à l'humanité vieillissante d'échapper à la dégradation inéluctable du corps ?

Sommes-nous plus à même que par le passé d'échapper aux peurs irrationnelles provoquées par les grandes pandémies et aux inévitables tentations de récuparation mystique de ces fléaux ?

Pourquoi diable a-t-on volé cette icône de Notre dame de Tchernobyl qui pourtant d'un point de vue artistique n'a vraiment rien d'exceptionnel ?

Que retirerions-nous d'une plongée abyssale dans un trou noir ?


Avec un style qui fait la part plus belle aux disgressions scientifiques et qui passe par contre trop souvent à mon goût sur les implications politiques, Greg Egan rejoint néanmoins bien souvent les thématiques de Jérôme Leroy dont j'ai souvent parlé ici. Un auteur australien à découvrir en tout cas.

Pour lire une autre chronique sur ce recueil consultez le site du cafard cosmique

Autre recueil de nouvelles de Greg Egan chroniqué sur Muet comme un carpe diem :
Axiomatique "Lumière des évènements"
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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Dimanche 13 janvier 2008
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Pourquoi diable s'intéresser à la vie d'Hugh Wolfe, cet ouvrier fondeur des laminoirs Kirby & John's de la fin du XIXème siècle qui fournissaient les chemins de fer de Virginie occidentale?

Vous pourriez penser comme l'avance la romancière Rebecca Harding Davis "qu'il s'agit d'une histoire plutôt ennuyeuse, aussi brumeuse que cette journée dépourvue d'éclats soudains de douleur ou de plaisir" ou que ces quelques dizaines de pages "ne sont les grandes lignes d'une vie morne qui, comme des milliers de vies aussi mornes que la sienne, fut depuis longtemps vécue et perdue en vain - des milliers de vies entassées, viles, rampantes, telles celles de ces lézards engourdis dans des baquets d'eau stagnante."

Mais vous passeriez à côté d'un texte qui montre la réalité de l'exploitation capitaliste de l'époque, les conditions de vie de ces hommes et de ces femmes qui ont été sacrifiés sur l'autel du progrès et de l'industrialisation pour enrichir des bourgeois condescendants.

Certes ce texte est sombre comme cette fumée crachée de hauts fourneaux  en pérpétuelle activité ou presque. Une fumée qui "s'accroche comme une pellicule de suie grasse aux façades des maisons" et qui salit jusqu'au canari qui "pépie sans joie dans sa cage".

On est loin de la grimaldisation clinquante et tonitruante de la geste politicienne actuelle qui cherche à masquer le rouleau compresseur libéral. Le "travailler plus pour gagner plus" que l'on nous serine à longueur de journée aujourd'hui raisonne/résonne amèrement dans la description du quotidien harassant de ces hommes et de ces femmes qui cherchent dans l'alcool et la danse de quoi oublier qu'ils vivent dans les sous-sols d'une maison louée à une demi-douzaine de familles comme ces ouvriers lillois décrits par Hugo dans les Châtiments :

Un jour je descendis dans les caves de Lille ;
Je vis ce morne enfer.
Des fantômes sont là sous terre dans des chambres,
Blêmes, courbés, ployés ;
le rachis tord leurs membres,
Dans son poignet de fer.

Sous ces voûtes on souffre, et l'air semble un toxique ;
L'aveugle en tâtonnant donne à boire au phtisique ;
L'eau coule à longs ruisseaux ;
Presque enfant à vingt ans, déjà vieillard à trente,
Le vivant chaque jour sent la mort pénétrante
S'infiltrer dans ses os.

Jamais de feu ; la pluie inonde la lucarne ;
L'œil en ces souterrains où le malheur s'acharne
Sur vous, ô travailleurs,
Près du rouet qui tourne et du fil qu'on dévide,
Voit des larves errer dans la lueur livide
Du soupirail en pleurs.


L'actualité récente qui a mis en lumière une famille qui avait dû s'abriter faute de mieux dans une cave avant d'être enfin relogée plus dignement montre que l'histoire bégaie.

Pourtant Hugh Wolfe trouve la force de sculpter avec son couteau émoussé le Korl, cette substance légère et poreuse, d'une délicate teinte cireuse, couleur chair, issu des dépôts de minerai après que le métal brut ait été fondu. Ce qui ne le rend pas plus  populaire auprès de ces compagnons illétrés qui lui reprochaient déjà la tare d'un trimestre de scolarisation et son peu de virilité et de fiabilité dans les bagarres.

Mais il n'est guère plus compris par Clark Kirby, le fils d'un des propriétaires, qui fait visiter le site industriel au Docteur May, l'un des médecins de la ville accompagné d'un reporter et de quelques messieurs à la recherche de distraction.

Lorsqu'ils découvrent au sortir de la pénombre sa sculpture de femme nue "accroupie sur le sol, les bras tendus comme un avertissement " qui ne possédait pas le moindre trait de beautée ou de grâce" ils sont incapables de réaliser la véritable nature de la faim qui transpire du visage arraché au korl friable.

Leurs débats sur cette oeuvre d'art brut a de quoi donner la nausée. Quelles sont les responsabilités d'un employeur ? Faut-il ou non faire accéder les ouvriers à l'instruction et à l'art puisque cela ne servirait qu'à leur faire ressentir plus amèrement leur condition ? A quoi bon élever Hugh Wolve hors de cette condition si l'on ne peut pas élever les autres ? L'émancipation de la classe ouvrière peut-elle venir d'elle-même ou doit-elle être le fruit de quelques philanthropes éclairés ?

Hugh Wolfe lui-même n'a pas les mots pour exprimer clairement le propos exact de sa sculpture mais contrairement au canari sali qui pépie dans sa cage en oubliant son rêve de vertes prairies et de soleil, il aspire à une vie pure, une vie bonne et sincère, pleine de beauté et de mots bienveillants. Aussi lorsque Deborah qui l'adule et voit bien qu'il dépérit à travailler auprès des fours,  lui remet l'argent qu'elle a volé à l'un des visiteurs, il se laisse tenter ce qui lui vaudra d'être arrêté.

La suite ? A votre avis ?


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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Lundi 7 janvier 2008



Faut-il placer Il est des nôtres de Laurent Graff dans la filiation littéraire de La modification où Michel Butor avait choisi d'articuler  son roman autour du pronom personnel vous ou dans celle de  Mygale de Thierry Jonquet qui utilise un tu assassin si déstabilisant ?

Comme le chantre du nouveau roman et  le maître du polar Laurent Graff, évite en effet le je facétieux ou un ll  qui isolerait son personnage principal de ses contemporains pour lui préférer le on qui va associer bon gré mal gré ses lecteurs aux affres du héros ou plutôt de cet anti-héros. Ce choix stylistique est redoutable car comme l'indique Camille Laurens dans son magnifique recueil Quelques-uns qui fait suite au Grain des mots, ce petit mot est un  pronom personnel, toujours assujetti, cet invariable aime la variété ; il ne désigne personne mais il remplace tout le monde. C'est le champion de la métempsycose. Il anime à lui seul les six personnes de la conjugaison, s'adaptant à chacune avec un sens aigu de la nuance. Plus loin elle ajoute qu'il est le miroir de l'homme. L'étymologie va plus loin puisque on dérive directement du latin homo.

On
c'est donc l'homme, cet homme Jean dont on découvre la vie à la banalité abrasive. Calembredaine de la bedaine de la quarantaine qui éloigne inéluctablement la concrétisation des rêves de séduction. Cohabition plus que vie commune avec la mère de ses enfants dont il craint les foudres ménagères et recherche péniblement quelques attouchements hebdomadaires faute de mieux. Consommation rituelle d'un café matinal sur le comptoir du bar de la gare en attendant le train qui le conduira à son travail de bureau où l'ennui et la médiocrité se livrent à une lutte farouche en dépit de la tartufferie de la convivialité avec ses collègues. Préparatifs de vacances et arrêt sur l'aire d'autoroute.

Peu à peu vous sentirez la nausée vous envahir tant ces cascades de on vous infligent de ressemblances bon gré mal gré avec votre quotidien. Ce pronom personnel honni - on c'est un con entendais-je dire dans mon enfance - est-il le hérault de l'universel nivellement des espoirs romanesques vers le bas ? Le "qu'en dira-on ?" et les "on dit" doivent-ils toujours avoir le dernier mot sur les "on ira où tu voudras, quand tu voudras et on s'aimera encore quand l'amour sera mort" ?

A la manière des contes à la courte paille de Gianni Rodari, Laurent Graff propose après cette immersion dans le banal, trois suites possibles, trois récits où brusquement une panne de réveil, un retard viennent tout changer à la façon d'un battement d'ailes de papillon qui entraînerait un ouragan. Jean devient tour à tour Achille, Ambroise puis Arsène qui tous trois verront leur vie modifiée dans le marc du café de la gare. Le premier parce qu'il prendra son café dans la salle à côté d'une inconnue, le second parce qu'il remplacera le café quotidien par un whisky qui en appelera beaucoup d'autres, le dernier parce qu'il a renoncé à prendre son café et s'est mis à marcher vers on ne sait quoi.

A vous de voir au sortir de la lecture de ce court roman si vous préfereriez être Jean, Achille, Ambroise, ou Arsène mais ces quatres hommes vous hanteront comme ce sempiternel on  hante le livre à la façon d'un bourdon de cornemuse dans la brûme des rêveries.


 

Pour lire une chronique du Cri  de Laurent Graff cliquez ICI

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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Mardi 25 décembre 2007
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Il est coutume de dire de quelqu'un de particulèrement attirant qu'il a du chien. Dans Dormir au soleil Adolfo Bioy Casares poussait l'idée jusqu'à l'absurde. Bordenave et sa femme ont comme tous les couples parfois des différends. Néanmoins lorsque Diana est internée arbitrairement dans la clinique de l'étrange Reger Samaniego, il n'a de cesse de chercher à la faire sortir d'un établissement qui tient plus du chenil que la clinique.

S'il a du mal à comprendre la nature du traitement administré à sa jeune épouse, l'ancien employé de banque devenu horloger se félicite dans un premier temps du changement d'humeur de sa femme devenue plus calme, plus aimante. Mais peu à peu, il comprend qu'il existe un lien indicible entre une jeune chienne et sa femme, et en vient à regretter ses sautes d'humeur passées. Interné à son tour car le psychiatre estime à tort ou à raison qu'il est devenu le fruit pourri de leur couple, Bordenave apprend avec stupeur que Samaniego convaincu qu'il n'y a pas de meilleure cure de repos qu'une immersion dans l'animalité est parvenu à mettre au point une méthode pour transférer les âmes humaines dans un chien.

http://www.culture-sf.com/litterature/sf/pochettes/demain_les_chiens.jpg


La littérature fourmille de textes où le chien se voit lié à l'homme de façon inattendue. Des contes de science fiction du recueil Demain les chiens de Clifford D. Simak qui racontent aux jeunes chiots l'époque où les hommes et les cités existaient aux contes fantastiques de Dino Buzzati qui va jusqu'à imaginer un chien doté de la parole, un autre dont le flair repère les chefs d'oeuvre et enfin un dernier qui a vu Dieu (cf les recueils Le rêve de l'escalier et L'écroulement de la Baliverna).

L'image “http://thegrou.chez-alice.fr/images/le-k.jpg” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.http://www.troczone.com/upload/m1171289103.jpghttp://all-zebest.hautetfort.com/images/thumb_01012846851.gif

Dans K, son recueil le plus célèbre, Dino Buzatti présente une nouvelle Circé qui transforme ses amants en chiens. Une fois métamorphosés, ils n'en continuent pas moins à se battre pour obtenir ses caresses. Un texte qu'il serait d'ailleurs judicieux de mettre en rapport avec Un amour du même auteur car ce roman développe la thématique de l'apparente soumission amoureuse en en montrant toute la complexité. Toujours dans K Buzzati s'interroge sur la question du souvenir de l'être aimé et de la souffrance de l'avoir perdu au travers du regard que porte Nora sur le bulldog que lui avait offert son compagnon.

  http://membres.lycos.fr/merlintintin/literature/gd_chien_baskerville.gif

Dans une ambiance digne des brumes du Chien de Baskerville, sur fond de découverte de reliques, de théorie de physique quantique et de couples à la dérive, Marie Desplechin signe chaque saubresaut de la réalité par l'apparition d'une meute de chiens dont on ne sait pas vraiment à quel point ils pourraient être dangereux. Tous ceux qui les ont entrevus finissent par douter de ce qu'ils ont vu, de ce qu'ils ont vécu.