
Les questions de sécurité ont longtemps mis mal à l'aise les militants de gauche. En effet, leurs valeurs les poussent plutôt à rechercher des alternatives à l'enfermement carcéral ou
psychiatrique, à préférer la prévention et l'éducation aux mesures liberticides et répressives.
Partant du principe que seule la vérité est révolutionnaire, Thierry Jonquet s'attaque donc à un tabou en délaissant la fiction pour le réel et en choisissant dans Jours tranquilles à
Belleville de raconter par le menu l'ensemble des trafics, incivilités et nuisances en tout genre qui ont peu à peu dégradé la vie de son quartier et comment il en est venu à dénoncer à la
police un revendeur de drogue qui opérait sous ses fenêtres.
Certains lui ont reproché de crier avec les loups et de ne pas évoquer suffisamment l'action sur le terrain de nombreux bénévoles qui cherchent par leur engagement militant à améliorer la
situation. Thierry Jonquet est-il comme le prétendait le sociologue Michel Wiervorka " typique de ces couches moyennes éduquées qui n'ont pas chuté dans le chômage et l'exclusion, mais qui
vivent dans un sentiment d'abandon et de décadence, dans un environnement où l'on se sent étranger et où la combinaison des effets de l'exclusion et de l'ethnicisation des rapports sociaux
exacerbe la peur, le sentiment d'insécurité." ?
Le problème est que ce sentiment d'insécurité est partagé par bon nombre de nos concitoyens qui ont placé Jean-Marie Lepen au second tour des présidentielles de 2002 et ont élu Nicolas Sarkozy.
Néanmoins Thierry Jonquet ne cède pas à une tentation poujadiste, il dresse un état des lieux. Il ne donne certes aucune solution mais il n'est pas dupe et n'ignore pas que les causes réelles de
cette gabegie sont à rechercher dans les inégalités sociales criantes.
Par contre il refuse l'angélisme de certains qui se cachent derrière des slogans et l'hypocrisie d'autres électeurs de gauche qui ne jouent pas le jeu de la mixité sociale et font flèche de tout
bois pour éviter à leur progéniture la promiscuité avec cette population qu'ils prétendent représenter et défendre.
Je finirai avec une anecdote récente qui m'est arrivée début février. Prenant l'air dans un jardin public proche de mon domicile, j'observais quelques policiers en train de dialoguer avec une
dizaine d'adolescents et de jeunes adultes tout en contrôlant leur identité. Ces derniers étaient en ce début d'après-midi particulièrement éméchés et multipliaient les provocations. Ils venaient
de prendre "l'apéro" assis sur les bancs. Autour d'eux les cadavres de bouteilles cassées s'étaient accumulés.
Après leur départ, je me suis installé pour lire sur un de ces bancs non sans avoir ramassé au préalable et jetté à la poubelle les tessons de bouteilles qui jonchaient le sol pour éviter qu'un
des enfants qui jouaient aux alentours ne se blesse. Je repensais à l'essai de Thierry Jonquet lu quelques temps auparavant tout en me souvenant de la quantité de fois ces dernières années où je
me suis évertué à lutter contre les incivilités sans recourir aux forces de l'ordre comme venait de le faire le voisinage de ce jardin public. Inviter tel groupe à laisser les petits accéder aux
toboggans plutôt que de fuir l'endroit, reprendre des adolescents de moins de quinze ans qui tenaient des propos salaces à une mère de famille accompagnée de ses enfants ou d'autres qui se
réjouisaient de façon tonitruante de la chute d'une quadragénaire sur une poussette, convier un jeune mélomane à baisser le volume de son baladeur qu'il confondait ouvertement avec une chaîne
hifi, rappeler à un jeune cycliste le sens de la circulation dans une rue à sens unique, etc... Mais franchement de quoi je me mêle me direz-vous ? Après tout n'est-ce pas le rôle de la police
?
A chaque fois ce qui me mettait le plus en colère ce n'est pas l'attitude de ces trublions juvéniles mais l'incapacité des adultes qui les entouraient à réagir pour leur marquer des limites.
J'étais scandalisé par la veulerie de ces parents qui fuyaient le parc avec leurs enfants ou de ces usagers des transports en commun qui préféraient se recroqueviller sur eux-mêmes plutôt que de
ramener au calme quelques gamins perturbateurs qui du coup développaient de fait un sentiment d'impunité. Certes l'actualité fait régulièrement état de faits divers gravissimes où un simple
regard désapprobateur a valu des coups plus ou moins graves voire encore pire. Le quotidien est souvent pesant et on est tenté d'acheter sa paix en se cachant derrière son petit doigt tout en
pestant contre la délitement du lien social.
J'en reviens à mon banc. Une demi-heure après leur départ, le groupe d'adolescents et de jeunes adultes est revenu dans le jardin public. Encore dans les brumes de l'alcool, l'un d'entre eux est
venu me parler pour me demander si j'étais venu avec mes enfants. S'en est suivie une discussion sur sa difficulé à accepter d'être séparé, de ne plus pouvoir voir tous les jours sa petite fille
et son besoin de boire avec ses amis pour oublier. Ainsi, derrière le fauteur de trouble il y avait un individu de 21 ans mal dans sa peau.
D'autres chroniques sur les textes de Thierry Jonquet sur Muet comme un carpe diem :
La folle aventures des bleus
Moloch, Comédia, Mon vieux, Les orpailleurs
Le bal des débris
Ils sont votre épouvante vous êtes leur crainte
Mygale
par christophe fétat publié dans : Chroniques sur Thierry Jonquet















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