Rater la route de la lecture ?

Publié le par muet_comme_un_carpe_diem

http://storage.canalblog.com/95/01/596299/54317152_p.jpgEn mai et juin 2007, j'avais débuté le recensement de morceaux choisis abordant le pouvoir des mots et des livres. Au fil des pages, je découvrais, de loin en loin, d'autres manières d'envisager la lecture qui sans la remettre radicalement en cause pointent que ses richesses, ses contradictions, sa complexité. Droits pour Daniel Pennac, prise de conscience de soi pour Jean-Jacques Rousseau, nostalgie de l'enfance pour Jean-Paul Sartre et Marcel Proust, colonne vertébrale de la confiance en soi pour Louis Calaferté, levier pour prendre du recul sur notre existence et agir avec plus de discernerment pour Ray Bradury à condition de disposer du temps nécessaire, entrée dans la langue pour Sylvie Germain ou tentative de dénoncer un monde faux et cruel pour Eugène Dabit, il y a autant de manières d'envisager la lecture que d'auteurs et a fortiori de lecteurs. Une évidence.

 

Sofia regrettait d'avoir "raté" la route de la lecture. Moi, je lui disais que, parfois, on lit parce qu'on a raté d'autres machins. in Debout les morts, Fred Vergas.

 

Au lieu de la considérer comme une source de gratification  et un moyen communément valorisé de s'interroger sur le réel en empruntant les chemins de traverses de la littérature, ces lignes économes de Fred Vargas ne sacralisent pas la lecture. Elles semblent au contraire sousentendre qu'elle ne serait pour certains, qu'une façon d'oublier voire de s'oublier, qu'une fuite qui n'aurait rien de honteux mais rien de glorieux non plus.

 

 

Un point de vue qui n'est pas sans parenté avec celui d'Alessandro Barrico qui voit dans le lecteur un lâche qui cherche dans la douceur de la lecture un refuge contre le monde hostile :

 

On ne lirait pas, rien, si ce n’était par peur. Ou pour renvoyer à plus tard la tentation d’un désir destructeur auquel, on le sait, on ne saura pas résister. On lit pour ne pas lever les yeux vers la fenêtre, voilà la vérité. Un livre ouvert c’est toujours la présence assurée d’un lâche – les yeux cloués sur ces lignes pour ne pas se laisser voler le regard par la brûlure du monde – les mots qui l’un après l’autre poussent le fracas du monde vers un sourd entonnoir par où il s’écoulera dans ces petites formes de verre que sont les livres – le moyen le plus raffinés de battre en retraite, voilà la vérité. Une obscénité. Et cependant : la plus douce. […] Qui peut comprendre quelque chose à la douceur s’il n’a jamais penché sa vie, sa vie tout entière, sur la première ligne de la première page d’un livre ? Non, l’unique, la plus douce protection contre toutes les peurs c’est celle-là – un livre qui commence. 

Alessandro Barrico, Le château de la colère

 

Montesquieu et Camille Laurens écartent cette connotation d'échec relatif du lecteur soulevée par Fred Vargas et Alessandro Barrico pour ne retenir que le pouvoir cathartique de la lecture :

 

Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé.

Montesquieu, Mes pensées

 

Moi-même je cherche à comprendre, et c’est en partie l’objet de ce livre : comment les livres, qui sont des choses, ont-ils ce pouvoir d’aider les hommes à vivre – car il s’agissait bien de cela pour moi : ne pas mourir de douleur ? […] Car les mots pansent : eux par quoi s’élaborent la pensée – on disait autrefois le pensement – prennent soin aussi de nos blessures.[…] Car si les mots ne sont pas mes seules amours, seuls ils rendent possibles tout amour : s’ils me quittent, je sais avec certitude que je n’aimerai plus après eux rien ni personne. Les mots seront mon dernier amour.

Camille Laurens, Quelques-uns


A contrario, loin de voir la lecture comme une consolation, Pierre Péju, avance, quant à lui, qu'il s'agit d'un vecteur empathique pour comprendre la douleur d'autrui :

 

Lire follement, comme il avait toujours lu, consistait plutôt à découvrir la blessure d’un autre. Blessure d’un type seul, désarroi d’une femme seule. Lire consistait à descendre en cette blessure, à la parcourir. Derrière les phrases, toujours entendre des cris.

Pierre Péju, La petite Chartreuse

 

Libre à chacun de retrouver dans ces différentes approches tout ou partie de son propre rapport aux livres ne serait-ce qu'en creux !

Publié dans Divers et variés

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Commenter cet article
J
<br /> Lire !<br /> <br /> <br /> C'est un peu aussi trouver les mots qui traduiront vos pensées, qui les prolongeront et les dirigeront vers de nouveaux horizons.<br /> <br /> <br /> Lire, c'est échanger, se sentir "être social", participer à la marche du monde et surtout mieux l'appréhender, le comprendre et se comprendre soi-même.<br /> <br /> <br /> Lire, c'est aussi imaginer demain et rendre visible hier. Lire au présent, c'est jouer avec le passé et le futur. Se rendre compte que notre imagination est sans limites...<br /> <br /> <br /> Repousser les limites, c'est peut-être là, la chose la plus jouissive que peut nous procurer la lecture. La possibilité de refaire le monde et d'en inventer d'autres. La capacité à rendre plus<br /> doux ce qui nous entoure, à reconstruire mentalement un environnement convenable. D'où l'importance des livres dans les systèmes totalitaires et la haine des dictateurs contre la plus dangereuse<br /> des armes de la démocratie.<br /> <br /> <br /> Lire ...<br />
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M
<br /> <br /> Lyrique ! ;o)<br /> <br /> <br /> <br />