Rien n'est grave puisque tout est aigu.
La Blanche-neige de Robert Walser est loin de l'image lisse où Walt Disney l'a confinée. Loin du simple pastiche la pièce de théâtre offre une suite à l'histoire traditionnelle qui donne à voir les non-dits des relations entre les différents personnages dans l'esprit de la Psychanalyse des contes de fée de Bettheleim. Si le chasseur a dans un premier temps obéi à l'ordre de la reine de tuer Blanche neige, Walser nous explique que c'est parce qu'il était son amant pour oublier le roi effacé, ce père absent. Néanmoins ramenée à la vie par le baiser du prince, Blanche-neige entend régler ses comptes avec cette femme infidèle qui l'a empoisonnée et lui dire ses quatre vérités.
La reine nie tout en bloc pour ensuite revendiquer ses crimes avec passion puis les nier de nouveau. Sa fille va pour sa part basculer elle-aussi entre le désir de pousser dans ses derniers retranchements et l'envie de céder à ses cajôleries au point de vouloir effacer de sa mémoire les ébats entre sa mère et le chasseur.
La schizophrénie semble posséder tous les personnages qui sans crier gare ne cessent de changer de discours, d'attitude. Faut-il voir dans l'enfermement pendant 27 ans de Wasler pour cette même maladie, l'explication de cette interprétation irrévérencieuse mais si déstabilisante du conte ? Mais Wasler était-il vraiment schizophrène ou a-t-il été interné trop hâtivement pour ses lettres d'amour à ses voisines qui n'étaient pas du goût de tous ? Patient modèle, il n'en a pas moins continué d'écrire.
En tous cas, Nicolas Luçon a su dans sa mise en scène donner toute l'ampleur de ces voltes faces animées par des sentiments contradictoires. Ses acteurs semblent complètement décalés. Le prince charmant a pris un coup de vieux et est quelque peu dégarni et passablement attiré par la sensualité de la reine, la reine est certes très accorte mais son cynisme dissimule mal sa fragilité et ressemble peu à la femme cruelle que nous décrit la tradition, Blanche-neige s'avère bien moins douce et beaucoup plus complexe que la jeune princesse de notre enfance, le roi est comme dans le conte peu présent dans le jeu mais est omniprésent en dépit de son silence sur la scène, le chasseur avec sa tenue tyrolienne chapeau à plume est-il niais ou roué ?
Comme dans Bettheleim, les personnages du conte semblent ambivalents, représenter des aspirations antagonistes qui broient les individus entre les non-dits et les mots de trop. La dialectique entre la haine et l'amour, entre l'envie d'aimer ses parents et la rage de ne pas en être aimé, entre le désir d'un amour pur et celui d'un amour sensuel va faire passer d'un état à un autre en un instant. Comme dans la vie en somme mais en plus dense !
En lisant le quatre pages mis à disposition des spectateurs venus voir cette pièce à la Ferme d'en Haut de Villeneuve d'Ascq dans le cadre du Labomatic je découvre que Nicolas Luçon a travaillé par le passé avec Olivier Py. Je n'ai jamais eu l'occasion de voir les mises en scène de ce dernier mais c'est on ne peut plus baroque et détonnant si j'en crois ceux qui m'en ont parlé. Par contre j'ai lu une de ces adaptations d'un conte de Grimm et on y retrouve cette complexité de l'individu qui ne se résume pas si facilement. De là à penser à une influence, il n'y a qu'un pas de bottes de sept lieue.
Par association d'idée je repense au film Some voices de Simon Cellan Jones avec Daniel Craig et Julie Graham que j'ai vu récemment qui montre un schizophrène qui s'efforce de trouver le bonheur en s'arrachant à sa camisole chimique et qui dans un premier temps permet à son frère de reconsidérer ses choix de vie et amène de la magie et de l'amour dans la vie d'une jeune écossaise avant de recommencer à entendre des voix et de se mettre à se livrer à des actes de plus en plus incompréhensibles qui pourtant font sens.
Pour un résumé plus complet et quelques extraits vous pouvez consulter : http://www.jose-corti.fr/titresmerveilleux/blanche-neige.html
Pour lire un entretien avec le metteur en scène Nicolas Luçon : http://www.theatredelaplace.be/fr/MinisiteSpectacles/49/Blanche-Neige.rvb
Patrick Léonard, le prince de la pièce, anime un site http://ornythorinque.spaces.live.com/
Pour une biographie de Robert Wasler : http://www.europe-revue.info/2003/walserbio.htm
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