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Mardi 8 avril 2008
http://accel12.mettre-put-idata.over-blog.com/0/10/54/15/critiques/chagrin-d-ecole.jpg

Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé.
Montesquieu, Mes pensées

 




Comme tant d'autres j'ai lu les tribulations de la tribu Malaussène ou l'essai Comme un roman qui se limite pas, loin s'en faut aux droits du lecteur, si souvent cités. Lorsque la médiathèque de mon quartier a mis en avant le dernier livre de Daniel Pennac, j'ai donc été tenté de voir de quoi il retournait.

La polysémie du mot chagrin permet en effet d'évoquer aussi bien le déplaisir que la tristesse en passant par la morosité ou l'irritation. Le terme désigne également la peau de chèvre, de veau ou de vache qui rendue grenue après un traitement idoine sera utilisée par les relieurs. Sans parler de la peau de chagrin de Balzac et de la malédiction qui y est associée.

Le titre résume donc assez bien le contenu de cet essai sur les difficultés scolaires. En dépit de son parcours d'ancien cancre qui peina tant et plus sur les bancs de l'école,  Daniel Pennac nous explique comment il réussit pourtant à devenir professeur puis écrivain à succès.


Pour Daniel Pennac qui se retrouve par conséquent à la fois juge et partie, l'exercice n'est pas sans difficultés car le cancre qu'il fut continue à faire entendre sa voix douloureuse. Une voix quasi schizophrènique qui boude le plaisir de la réussite. Une voix qui remet en cause les certitudes du pédagogue citoyen comme dans cet épisode de la rencontre avec Maximilien dans les rues de Belleville.

http://multimedia.fnac.com/multimedia/images_produits/ZoomPE/7/0/9/9782070342907.jpgArrogant dans un premier temps lorsqu'il avait demandé sans amènité du feu à ce passant , Maximilien avait ensuite reconnu l'auteur de la Fée carabine et lui avait demandé, rouge de confusion, de l'aide pour un devoir de français. Parce qu'il lui avait demandé du feu sans aucun respect, l'écrivain avait refusé son aide à l'adolescent.

De prime abord, on pourrait tomber d'accord sur cette limite posée, mais le cancre qui s'exprime par la plume de l'écrivain met en exergue qu'il a par ce refus gâché une occasion de rebondir sur cette demande intéressée pour la transformer en intérêt pour le texte.

C'est l'un des points forts de ce livre : montrer sans culpabiliser que nous contribuons sans le vouloir à élever les murs qui enferment ces élèves accumulant les échecs que nous soyons parents, enseignants ou citoyens. Ce qui n'est pas sans rappeler l'appel de Thierry Jonquet à aborder la complexité certes sans angélisme mais également sans manichéisme pour tordre le coup aux positions de principes pétries de bonnes intentions. Daniel Pennac partage la volonté de François Bégaudeau de rendre compte de façon clinique de la réalité de l'école au-delà de tout esprit partisan.

http://multimedia.fnac.com/multimedia/images_produits/ZoomPE/1/1/9/9782020591911.jpg Un esprit chagrin pointerait non sans raisons que si Daniel Pennac est parvenu à sortir de son statut de cancre c'est en partie dû à son milieu social (père polytechnicien) qui lui a permis de profiter du consumérisme scolaire et de jongler entre les établissements en fonction des besoins supposés.

Mais ce serait faire peu de cas des efforts sincères developpés par l'écrivain pour mettre à jour quelques unes des causes de la difficulté d'apprendre, les stratégies d'évitement, les appels à l'aide déguisés en provocations, le besoin d'amour de l'enfant qui va le pousser à appliquer à la lettre et hors de propos  ce que lui a été dit par l'enseignant. Ce serait faire peu de cas des pistes pédagogiques qu'il propose pour réconcilier ces mêmes enfants avec la littérature et l'analyse grammaticale.

De quoi essayer de comprendre ce que peut désigner "le " et "y" dans "Tu le fais exprès !" ou dans "J'y arrive pas !"  quoiqu'on pense par ailleurs des idées de l'auteur, de l'ancien professeur de français ou du citoyen.. De quoi contribuer au débat sur les nouveaux programmes et plus largement sur l'avenir de nos enfants.


Le cancre

Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le coeur
il dit oui à ce qu’il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout
les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec des craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur

Jacques Prévert, Paroles.

Pour visionner un entretien de Daniel Pennac cliquez ICI
ajouter un commentaire commentaires (4)   
par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles
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Commentaires

Ah, ravie de ta critique car du coup j'ai envie de le lire. Pareil, j'adore la tribu Malaussène.
commentaire n° : 1 posté par : Loïs de Murphy (site web) le: 08/04/2008 16:49:28

Attention la tonalité n'est pas toujours la même que dans ses romans. Ici tout est plus grave dans tous les sens du terme.


réponse de : christophe fétat (site web) le: 09/04/2008 12:06:14
Et te lire est toujours un plaisir, et c'est sincère !
commentaire n° : 2 posté par : Martine (site web) le: 09/04/2008 15:09:56

Merci !


réponse de : christophe fétat (site web) le: 09/04/2008 16:18:43
J'avoue que le livre trône sur une étagère depuis quelques temps et que je n'ai pas osé, voulu l'ouvrir...sans trop en dire, j'avais peur de me retrouver au boulot, qui occupe beaucoup déjà mon esprit. J'aime la manière dont tu parles du "cancre"...on a une tendresse particulière pour lui quand on pense à Prévert, mais on (parents, enseignants, citoynes) l'enferme...enfin, c'est très juste ce que tu dis; Je repense à l'expérience mené par Philippe Mérieu qui proposant deux tas de copies à des profs leur dit de les noter. Une pile contient des devoirs d'élèves pointés comme faible, l'autre des élèves "bons" (je déteste écrire cela). Bien entendu, on informe les profs de l'inverse. Les faibles sont les bons et vice et versa. Le résultat est saisissant avec des notes inversées par rapport à l'accoutumée.
commentaire n° : 3 posté par : Pedrolinho (site web) le: 09/04/2008 21:03:07
Philippe Mérieu reproduit en fait l'expérience de Rosenthal dont je te laisse découvrir les détails à l'adresse suivante : http://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_Pygmalion.

J'avais également été interloqué par les travaux de Régine Sirota sur les typologies de demandes de prise de paroles des élèves et sur la façon dont elle est prise en compte. Instructif ! http://www.unige.ch/fapse/SSE/teachers/perrenoud/php_main/php_1989/1989_07.html
réponse de : christophe fétat (site web) le: 10/04/2008 09:44:26
j'ai lu le livre...
"C'est l'un des points forts de ce livre : montrer sans culpabiliser que nous contribuons sans le vouloir à élever les murs qui enferment ces élèves accumulant les échecs que nous soyons parents, enseignants ou citoyens."
Tu dis vrai, et c'est ce qui  fait que le livre est passionnant dans sa première moitié... cependant, ça finit pas tourner en rond et Pennac finit par apparaître comme un donneur de leçon qui prétend tout résoudre (il s'en rend d'ailleurs compte à la moitié du livre, mais cette mise au point ne paraît pas sincère, et il repart de plus belle dans ce défaut). Ce qui fait que je n'ai pas eu envie de terminer le livre...
Il est toujours délicat de se référer à ses souvenirs d'enfance, forcément biaisés par sa vision d'adulte, pour entreprende une théorie...
Bref, ce livre reste une belle leçon, mais qui s'essouffle par trop d'assurance.
commentaire n° : 4 posté par : YanG (site web) le: 12/04/2008 16:42:52
Le passage auquel tu fais référence où il se rend compte qu'il est en train de virer "donneur de leçon" en partie grâce à ce dialogue "schizophrènique" entre Pennac adulte et Pennac enfant (un dialogue qui m'a fait pensé au bouquin de SF de Stefan Wul l'orphelin de Perdide) est effectivement crucial.

Si j'ai poursuivi la lecture et n'ai pas appliqué ce fameux droit du lecteur revendiqué par Pennac de ne pas finir un livre, c'est parce que, justement, je voulais savoir ce qu'il résulterait au bout du compte de cette interaction entre le cancre et l'ancien professeur de français.

Je suis on ne peut plus d'accord qu'il faille envisager les pistes pédagogiques proposées par Pennnac avec circonspection car s'il redonne du sens à ce à quoi  pourraient servir la dictée, l'analyse grammaticale, la lecture et l'apprentissage de textes de littérature il reste finalement très classique. L'un des professeurs qui l'a de ses propres dires "sauvé" était en quelque sorte plus novateur en commandant au cancre qu'il était un roman. Mais comme le disait les tenants de la pédagogie institutionnelle dont Oury les outils pédagogiques sont un silex qu'il ne faut surtout pas sacraliser et au contraire retailler en fonction des besoins à la lumière de la réalité du moment.

La fin du livre donne par contre une réflexion intéressante sur ce qui manque aux professeurs d'aujourd'hui pour aborder leurs élèves en difficulté : la capacité de se décentrer pour percevoir que leurs élèves n'abordent pas les apprentissages de la même manière qu'eux.

A ce propos la sociologie de l'origine sociale des enseignants du primaire a fortement évolué. Auparavant issus majoritairement des milieux populaires ouvriers ou paysans , ils, ou plutôt elles au vu de la féminisation massive du métier, proviennent aujourd'hui des classes moyennes. Ce qui n'est pas sans créer inévitablement des soucis de compréhension des attentes, des repérsentations de l'apprentissage des uns et des autres.

De plus, au travers de sa métaphore finale autour du vol migratoire des hirondelles, il réaffirme haut et fort le principe d'éducabilité de chaque élève.

Ce qui m'a intéressé également et que j'ai omis de mentionner dans l'article c'est cette opposition entre l'enfant consommateur et l'éleve car à une époque où le capitalisme tend à commercialiser tous les rapports humains c'est une grille de lecture incontournable.
réponse de : christophe fétat (site web) le: 13/04/2008 11:15:59

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