
De prime abord , le rhinocéros décrit par Jorge Zentner et Sergio Mora n'apparaît pas très sympathique en dépit de sa
peau multicolore qui tranche sur le gris monochrome et monotone de tous les autres animaux. En effet, il refuse catégoriquement de donner quelques touches de ses couleurs aux animaux
qui viennent le lui demander pour réhausser leur pelage, leur plumage ou leurs écailles. Qui plus est, il le fait d'une manière condescendante et
blessante.
Néanmoins ce rhinocéros intrigue car en dépit de cette peau chamarrée et chatoyante que tout le monde semble lui envier, il est perpétuellement malheureux. Ce qui semble un comble pour tous
ces animaux qui sont réduits à accepter leur grisaille à cause de son avarice.
Kipling supputait dans l'un
de ses contes que pour se venger d'un rhinocéros qui avait mangé son gâteau, un Parsi avait volé la peau du
voleur pendant qu'il était parti se baigner. Il y incrusta une multitude de miettes sèches et rêches ainsi que des groseilles brûlées. Ce qui valut au rhinocéros
d'être toujours de méchante humeur tant cela le gratte depuis.
Mais dans le
rêve du rhinocéros si l'animal est malheureux c'est parce qu'il n'a pas d'ami. La nuit portant conseil comme on dit, il réalise durant son sommeil qu'il
serait bien plus heureux s'il partageait ses couleurs pour répandre le bonheur autour de lui quitte à devenir gris. La fable paraît jolie, mais on peut s'interroger un peu plus longtemps sur
l'interprétation que l'on peut en donner.

En dernière instance, pour ma part,
j'ai envie de renvoyer dos à dos les animaux gris et le rhinocéros de toutes les couleurs dans un débat dialectique car à tout prendre qu'est-ce qui est le mieux ? Un monde où tout le
monde est de la même couleur pour gommer les différences et éviter les conflits comme dans l'album
le
nuage bleu de Tomi Ungerer ou un monde où les couleurs jaillissent pour en finir avec le gris comme dans le
Magicien des couleurs d'Arnold Lobel ?
Les amateurs de théâtre, quant à eux, repenseront à l'acte final de la pièce de Ionesco portant le nom de cet animal imposant où Béranger envie lui aussi la couleur et la robustesse du rhinocéros
mais décide néanmoins d'assumer son humanité telle qu'elle est et se refuse à céder aux sirènes du conditionnement qui gagne ses compagnons.
Contrairement aux autres personnages de
Rhinocéros, Béranger n'a pas été atteint par la rhinocérite qui transforme
les humains en ces mastodontes à cornes qui symbolisent pour Eugène Ionesco le totalitarisme.
"
Malheur à celui qui veut garder son originalité !
Eh, bien tant pis ! Je me défendrai contre tout le monde ! [ ....]
Contre tout le monde, je me défendrai !
Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu'au bout !
Je ne capitule pas ! ".


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