Le titre du roman de Thierry Jonquet est en fait un des vers du poème de Victor Hugo de 1871 en faveur de
l'amnistie des condamnés de la Commune :
Étant les ignorants, ils sont les incléments
Hélas combien de temps faudra t-il vous redire
À vous tous que c’est à vous de les conduire
Qu’il fallait leur donner leur part de la cité
Que votre aveuglement produit leur cécité
D’une tutelle avare, on recueille les suites
Et le mal qu’ils vous font, c’est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main
Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin,
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte
C’est qu’ils n’ont pas senti votre fraternité.
Comment peut-il penser, celui qui ne peut vivre ?
Quoi ! Pour que les griefs, pour que les catastrophes, les problèmes, les angoisses,
et les convulsions s’en aillent, suffit-il que nous les expulsions ?
Une citation qui en dit long sur le projet du roman. Les émeutes de novembre 2005 ont fait couler beaucoup d'encre car elles ont mis mal à l'aise l'ensemble de la classe politique. Des partis
dits de gouvernement qui devaient rendre des comptes sur les conséquences de la mise au ban d'une frange de la population qui cumule toutes les difficultés sociales aux partis dits
révolutionnaires qui avaient longtemps déserté ces quartiers.
Thierry Jonquet renvoie tout le monde dos à dos et n'épargne personne pour dénoncer sans angélisme mais également sans aucun manichéisme les dérives sécuritaires des uns tout comme les dérives
mafieuses ou antisémites des autres. Pour chercher à comprendre comment on a pu en arriver là, il nous donne à voir le parcours de bon nombre des acteurs de ces quartiers, des habitants aux
divers représentants des services publics qui ne sont pas réduits à des statuts mais replacés dans la matérialité dialectique de leur existence.
Une jeune prof qui doit confronter bon gré mal gré aux réalités d'un collège du 9-3 les enseignements qu'on lui a dispensés dans son IUFM, ses collègues qui sont selon les cas totalement
dépassés, à côté de la plaque, désabusés voire carrément démissionnaires ou militants mais selon des idéologies diamétralement opposées ; des collégiens chahuteurs ou impliqués qui ne sont pas
sans rappeler ceux décrits par Bégaudeau dans
Entre les murs , par Jérôme Leroy dans
Le cimetière des plaisirs ou par Jean-Bernard Pouy dans
La belle de Fontenay qui ont tous bien du mal à échapper aux déterminismes sociaux ; un militant CGtiste qui
s'efforce de maintenir la cohésion du quartier et ses habitants qui ont bien du mal à croire au pacte républicain lorsque leur quotidien est coincé entre des emplois harrassants, une précarité
grandissante et les magouilles des proxénètes et des vendeurs de stupéfiants ; des policiers et des magistrats qui s'efforcent de maintenir l'ordre mais qui n'en pensent pas moins comme ce
substitut du procureur qui s'en va relire des passages où Marx qualifie le lumpenprolétariat de racaille comme un certain ministre de l'intérieur en campagne ; des trafiquants de tous ordres qui
arrosent la municipalité, financent des groupes de rap ou lorgnent sur le territoire des concurrents ; des imams salafistes qui veulent ramener un ordre moral et des militants jihadistes qui
considèrent avec mépris les gesticulations de ces derniers.
Sans rien lâcher sur ses valeurs d'ancien militant d'extrême-gauche, Thierry Jonquet dénonce la bêtise et la barbarie et recense les bonnes volontés d'où qu'elles viennent, montre que la réalité
est bien plus complexe que ne le voudraient les démagogues de tous bords qu'ils soient journalistes, religieux, politiciens, syndicalistes ou révolutionnaires et affirme haut et fort qu'il est
temps de retrouver un certain nombre de repères si l'on ne veut pas que la situation s'aggrave encore. Un roman sombre très sombre qui remue, interroge, remet en question avec des passages où
l'on croit cerner un personnage pour être déstabilisé quelques pages plus loin en découvrant un autre aspect de ses activités comme ce lycéen s'acharnant à mémoriser une planche anatomique ou ce
grand-frère qui lit régulièrement les quotidiens nationaux.
Un livre que j'ai lu en repensant sans cesse à un passage de
Demain les chiens de Clifford D. Simak que je venais de relire avant d'entamer ce roman :
Le besoin de chaque être humain de se sentir approuvé par ses semblables, le besoin d'être dans la norme. C'était une véritable force qui empêchait les hommes de prendre la tangente de
la société, et dont découlaient la sécurité et la solidarité humaines et le bon fonctionnement de la famille humaine.
Des hommes mouraient pour obtenir cette approbation, ils se sacrifiaient, se résolvaient à une vie méprisable. Car désapprouvé par ses semblables, l'homme était abandonné à lui-même, il n'était
plus qu'un hors-la-loi, qu'un animal chassé de la meute.
Les conséquences de ce besoin pouvaient être terribles : il expliquait la persécution raciale, les atrocités massives commises au nom du patriotisme ou de la religion. Mais c'est aussi le lien
qui maintenait l'unité de la race humaine, c'était cela qui, dès le début, avait rendu possible la société humaine.
Pour lire un entretien où Thierry Jonquet évoque la rédaction de ce roman :
ICI
Pour lire une autre chronique sur le net qui trouve des
défauts à ce roman :
ICI
D'autres textes de Thierry Jonquet chroniqués dans Muet comme un carpe diem :
La folle aventure des bleus... , DRH
Le bal des débris
Comedia, Moloch, Les orpailleurs
Mygale
Jours tranquilles
à Belleville
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