Partager l'article ! Wim Delvoye, Emmanuèle Bernheim, Jean-Paul Sartre, Nabokov et l'intériorité du corps aimé: &nb ...

Dans la
même veine, si j'ose dire on relira le texte de Jacques Prévert "Elle disait" dans son recueil intitulé Imaginaires qui associe poèmes et collages. Il y décrit ses impressions devant
une vieille gravure montrant une planche de dissection "Horreur et splendeurs viscérales" "C'était pas tellement terrible et pas si laid, simplement cruel et vrai." et où il s'interroge sur le
"monde intérieur" de l'autre fait d'urine, de merde, d'amour, de sang et des pieds à la tête et de la tête au coeur.
Tout en revisitant le thème de l'homme invisible
dans sa nouvelle Transparence incluse dans L'arbre des possibles, Bernard Werber développe lui aussi cette difficulté à affronter nos viscères : "Au fond, nous connaissons
très mal notre organisme et nous ne voulons pas vraiment le connaître." Contraint de devenir une bête de foire en organisant des stiptease plus qu'intégral, cet homme transparent dont on peut
observer les organes en direct trouvera néanmoins l'amour au sein de la troupe du cirque qui l'a recueilli.
Quand ils s’efforcèrent de pousser l’analyse des trois premiers romans d’Emmanuèle Bernheim [1] au-delà de
leurs évidentes particularités stylistiques, les commentateurs eurent bien du mal à rendre compte de la tension intrinsèque qui transparait de chacun de ces récits. Le plus souvent, ils se
limitèrent à l’évoquer par des formules elliptiques ou des questions dubitatives ; néanmoins et en dépit de cette difficulté à décrire avec précision les mécanismes souterrains de cette
insidieuse nausée qui gagnait le lecteur : la banalité. Si le lecteur s’attendait à chaque page à un « passage à l’acte, à quelque version criminelle d’une passion
fatale » [2], à ce que l’un des personnages « explose, sorte le poignard et transforme la banalité de cette histoire en un drame
sanguinolent » [3], c’est que malheureusement la matité économe et hyperréaliste des textes d’Emmanuèle Berheim donnait à contempler un reflet
sans concession du malaise qui prédomine aujourd’hui dans les couples.
Comme Elisabeth, Loïc, Hélène, Claire ou Thomas, nous sommes écartelés entre le désir de préserver notre autonomie, notre liberté, et la tentation de former un
couple dont la pérennité nous assurerait un refuge des plus rassurants, un rempart d’affection dans ce monde opressant. Alors que la remise en cause du patriarcat par le mouvement féministe
constituait et constitue encore une chance pour l’ensemble des individus, quels que puissent être leur sexe et leur sexualité, d’aller progressivement vers plus d’émancipation, la confusion et
le ressentiment semblent augmenter de jour en jour au sein des rapports entre les hommes et les femmes. Cette agressivité à fleur de peau, cette violence difficilement contenue, ces envies de
s’adonner au meurtre qui fondent le trait caractérique des personnages d’Emmanuèle Bernheim, sont hélas la triste réalité de chacun d’entre nous. Evidemment et heureusement, dans la vie
quotidienne, ces pulsions sadiques sont dépassées, transcendées, sublimées et finalement rendues caduques par le retour de la raison, par le recours au dialogue. Mais si les trois premiers
romans d’Emmanuèle Bernheim ont un caractère si troublant, c’est bien parce qu’ils touchent là où cela fait mal, c’est bien parce qu’ils mettent à jour ce qui aurait « dûx rester enfoui
dans l’inconscient collectif.
Dans la vie quotidienne comme dans les trois premiers romans d’Emmanuèle Bernheim, les relations amoureuses se métamorphosent en des stratégies faites d’esquives
et de mensonges, ou au contraire en des comportements de possession abusive qui peuvent aller jusqu’à l’agressivité dominatrice. Autant de symptômes d’une peur pathologique d’un engagement
prématuré qui rognerait les ailes de la liberté individuelle, en donnant trop d’importance au partenaire et à l’opposé d’un désir plus ou moins conscient d’une relation totalement fusionnelle.
Après Sa Femme, où elle préconisait un cinq à sept revu et corrigé pour désamorcer cette invivable guerre des sexes, Emmanuèle Bernheim vient de publier un superbe et rafraîchissant Vendredi Soir, qui, de prime abord, a de quoi surprendre les afficionados de la romancière. En effet, l’auteur nous invite à suivre la dernière soirée de célibat de Laure. Après huit ans d’une totale autonomie, elle a décidé d’aller s’installer le lendemain matin chez François. Emmanuèle Bernheim se ferait-elle désormais le chantre de la normalité conjugale ?
Que l’on se rassure, coincée dans les
embouteillages consécutifs à une grève des transports en commun, son héroïne a tout le temps de mesurer les risques d’un tel choix. Elle voit bien comment cela a transformé sa copine d’enfance
de fonder un couple, d’avoir un enfant. Marie n’est décidémment plus la même. Et puis, il y a Frédéric, cet ancien chauffeur de taxi qu’elle vient de prendre en stop. Si ce roman est troublant,
c’est cette fois pas sa faculté de restituer tous les atermoiements qui s’emparent de nous lorsque l’opportunité d’une aventure fortuite se présente. Rester fidèle, céder au désir.
Pourquoi ? Comment ? Parce que ! Laure, dans un sursaut, envoie balader les convenances, les plans préétablis. Certes, elle n’y vient pas immédiatement, mais elle n’en est que
plus réaliste, car rester libre est un effort constant sur soi-même pour ne pas céder à la tentation de la soumission à l’ordre établi, une lutte de chaque instant pour aller de l’avant et
envoyer chier les convenances bien pensantes.
Il n’est pas dit que Laure souhaitera revoir Frédéric, ni qu’elle décidera de renoncer à son projet de s’installer chez son compagnon. Par contre, après ce Vendredi Soir, il est certain, qu’elle n’aura pas oublié le goût de la liberté. Cette liberté, elle en connait désormais le prix et en a retrouvé la saveur : la possibilité de choisir. Quoiqu’il advienne désormais, Laure ne l’oubliera pas et elle évitera de se laisser porter par les événements par trop d’inertie. Elle est vivante !
Christophe Fétat
N.B. : Emmanuèle Bernheim a signé la pétition des intellectuels pour l’abrogation des lois Pasqua-Debré.
Emmanuèle Bernheim, Vendredi Soir, Gallimard, janvier 1998, 78 F.
[1] Le Cran d’arrêt, Denoèl, 1985 ; Un Couple, Gallimard, 1987 ; Sa Femme, Gallimard, 1993. Cf. « Emmanuèle Bernheim : la romancière de la guerre des sexes » in Le Monde libertaire n° 1067.
[2] Patrick Grainville, Le Figaro littéraire du 29 octobre 1993.
[3] Isabelle Larrivée, Voir du 24 au 30 mars 1988.
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J'aime beaucoup Emanuèle Bernheim : elle écrit vraiment avec beaucoup de passion, c'est vraiment très agréable à lire. On voit qu'elle y prend du plaisir !
Je viens justement de poster mon avis sur son livre "Sa Femme" sur mon blog...
Joli article, je reviendrais ;)
Bonne continuation !!
Outre le fait que cela m'a permis de découvrir une couverture que je ne connaissais pas (il y en a eu plusieurs pour les éditions de poche), la lecture de votre article m'a permis de constater que vous abordez l'écriture sous un angle auquel je n'avais pas véritablement pensé.
Le rythme de la cascade des événements vécus par les personnages comme une manière de rendre compte de la passion. Un rythme qui peut provoquer comme vous le soulignez, l'adhésion ou le rejet.
Je signalerai néanmoins que la concision de l'écriture de Bernheim qui confine à l'observation clinique pour ne pas dire aux minutes d'un procès ne sert pourtant pas toujours à accélérer le tempo. Parfois, souvent, ses phrases minimalistes installent le lecteur dans le sable (é)mouvant du temps qui se fige, dans l'attente, de l'affût insatiable de l'héroïne passionnée.
Votre article m'a donné envie de me replonger dans les romans de Bernheim. Merci !