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Dimanche 3 juin 2007


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"Les livres sont faits pour explorer des moments de bascule, des gouttes d'eau qui font déborder le vase, des failles" Olivier Adam

En matière de lecture, nous autres « lecteurs », nous nous accordons tous les droits, à commencer par ceux que nous refusons aux jeunes gens que nous prétendons initier à la lecture :

  1. Le droit de ne pas lire.

  2. Le droit de sauter des pages.

  3. Le droit de ne pas finir un livre.

  4. Le droit de relire.

  5. Le droit de lire n’importe quoi.

  6. Le droit au bovarysme.

  7. Le droit de lire n’importe où.

  8. Le droit de grappiller.

  9. Le droit de lire à voix haute.

  10. Le droit de nous taire.

Je m’en tiendrai arbitrairement au chiffre 10, d’abord parce que c’est un compte rond, ensuite parce que c’est le nombre sacré des fameux commandements et qu’il est plaisant de le voir pour une fois servir à une liste d’autorisations.

Car si nous voulons que mon fils, que ma fille, que la jeunesse lisent, il est urgent de leur octroyer les droits que nous nous accordons.

Daniel Pennac, Comme un roman

 

La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres.
Fuir! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux!
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe
O nuits! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai! Steamer balançant ta mâture,
Lève l'ancre pour une exotique nature!
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs!
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots...
Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots!

Mallarmé


Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé.

Montesquieu, Mes pensées

 

Moi-même je cherche à comprendre, et c’est en partie l’objet de ce livre : comment les livres, qui sont des choses, ont-ils ce pouvoir d’aider les hommes à vivre – car il s’agissait bien de cela pour moi : ne pas mourir de douleur ? […] Car les mots pansent : eux par quoi s’élaborent la pensée – on disait autrefois le pensement – prennent soin aussi de nos blessures.[…] Car si les mots ne sont pas mes seules amours, seuls ils rendent possibles tout amour : s’ils me quittent, je sais avec certitude que je n’aimerai plus après eux rien ni personne. Les mots seront mon dernier amour.

Camille Laurens, Quelques-uns

 

Les invités partis, Peter déclara, citant Goethe ou quelque autre célébrité : « Ces gens sont plutôt agréables, mais, eussent-ils été des livres, je ne les aurais jamais lus. »

Ruth Rendell,

Jeux de mains

 

Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré.

Marcel Proust, Pastiches et Mélanges

 

Je sentis avant de penser : c’est le sort commun de l’humanité. Je l’éprouvais plus qu’un autre. J’ignore ce que je fis jusqu’à cinq ou six ans ; je ne sais comment j’appris à lire ; je ne me souviens que de mes premières lectures et de leur effet sur moi : c’est le temps d’où date sans interruption la conscience de moi-même.

Jean-Jacques Rousseau,

Les confessions

 

J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout ; défense était faite de les épousseter sauf une fois l’an, avant la rentrée d’octobre. Je ne savais pas encore lire que, déjà, je les révérais ces pierres levées ; droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs, je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait.

Jean-Paul Sartre, Les mots

 

Les livres me donnaient confiance. Sentiment assez indéfinissable. Ils représentaient une force sûre, un secours permanent. Toujours réceptif, un livre ! A la première lecture on a laissé une marque à telle ou telle page, le coin plié, c’est le passage qui répondait à une préoccupation, à un doute. Le dialogue est ininterrompu. D’autant plus vaste qu’on y ajoute tout ce qu’on veut. L’auteur ne fait que poser les jalons indispensables.

Louis Calaferte, Septentrion

 

- […] Est-ce que les livres peuvent nous aider ?

- Seulement si le troisième élément nécessaire nous est donné. Un, comme je l’ai dit, la qualité de l’information. Deux : le loisir de l’assimiler. Et trois : le droit d’accomplir des actions fondées sur ce que nous apprend l’interaction des deux autres éléments.

Ray Bradbury,

Farenheit 451

 

Je décidai de copier mot à mot mes passages préférés d’Ursule Mirouët. C’était la première fois de ma vie que j’avais envie de copier un livre. Je cherchais du papier partout dans la chambre, mais je ne pus trouver que quelques feuilles de papier à lettre, destinées à écrire à nos parents.

Je choisis alors de copier le texte directement sur la peau de mouton de ma veste. […] Je passai un long moment à choisir le texte, à cause de la superficie limitée de ma veste, dont la peau, par endroits, était abîmée, crevassée.

Dai Sijie,

Balzac et la Petite Tailleuse chinoise

 

Pour subvenir un peu à la trahison de ma mémoire et à son défaut, si extrême qu’il m’est advenu plus d’une fois de reprendre en main des livres comme récents et à moi inconnus, que j’avais lu soigneusement quelques années auparavant et barbouillés de mes notes, j’ai pris en coutume depuis quelques temps, d’ajouter au bout de chaque livre (je dis de ceux desquels je ne veux me servir qu’une fois) le temps auquel j’ai achevé de le lire et le jugement que j’en ai retiré en gros, afin que cela me représente au moins l’air et l’idée générale que j’avais conçue de l’auteur en le lisant.

Michel de Montaigne, Essais II

 

Dans les dernières années du XXe, et les premières années du siècle suivant, on prophétisait en ricanant que ce genre de lieu n’en avait plus pour longtemps. Fini les petites librairies ! Moribond, ce type de commerce… C’est surtout au papier qu’on en voulait, et à l’encre. L’encre des stylos comme l’encre d’imprimerie : une vieillerie salissante. Mais on en voulait aussi à ces petits réservoirs de pensées, de visions, de paroles qui se déploient, de page en page, tout en demeurant extraordinairement compacts, bien fermés sur eux-mêmes, prêts à être cachés dans une poche, emportés en voyage, et ouverts n’importe où, n’importe quand. Parcourus. Dévorés. Feuilletés. Sans électricité. Sans écrans. « Devine où je suis en train de lire les Stances d’Agrippé d’Aubigné ou le traité de la réforme à l’entendement ! » Dans un train. Le creux d’un rocher au bord de la mer. Dans mon lit. Dans une foule. Dans des chiottes. Un bain moussant. A la lumière d’une lampe frontale au pied d’une dune, en plein vent.

Chaleur des livres achetés dans des librairies, livres précieusement gardés, offerts ou abandonnés à leur destin surprenant. Déchirures, jaunissement, oubli et redécouverte.

[…] Vollard n’avait jamais conçu la littérature comme un apaisement, ni la lecture comme une consolation. Au contraire. Lire follement, comme il avait toujours lu, consistait plutôt à découvrir la blessure d’un autre. Blessure d’un type seul, désarroi d’une femme seule. Lire consistait à descendre en cette blessure, à la parcourir. Derrière les phrases, toujours entendre des cris.

Pierre Péju, La petite Chartreuse

 

On ne lirait pas, rien, si ce n’était par peur. Ou pour renvoyer à plus tard la tentation d’un désir destructeur auquel, on le sait, on ne saura pas résister. On lit pour ne pas lever les yeux vers la fenêtre, voilà la vérité. Un livre ouvert c’est toujours la présence assurée d’un lâche – les yeux cloués sur ces lignes pour ne pas se laisser voler le regard par la brûlure du monde – les mots qui l’un après l’autre poussent le fracas du monde vers un sourd entonnoir par où il s’écoulera dans ces petites formes de verre que sont les livres – le moyen le plus raffinés de battre en retraite, voilà la vérité. Une obscénité. Et cependant : la plus douce. […] Qui peut comprendre quelque chose à la douceur s’il n’a jamais penché sa vie, sa vie tout entière, sur la première ligne de la première page d’un livre ? Non, l’unique, la plus douce protection contre toutes les peurs c’est celle-là – un livre qui commence.

Alessandro Barrico,

Le château de la colère

Les livres ne sont pas des saintes reliques, lui avait dit Tréfusis. Les mots sont peut-être ma religion, mais quand il s'agit de culte je suis vraiment de la basse Eglise. Les temples et les images gravées ne m'intéressent pas. La superstition mammaire qu'éprouve le bourgeois obsédé par les livres, je trouve ça du dernier ennui. Songez combien d'enfants sont dégoûtés de la lecture par ces petits gens bégueules qui les enguirlandent chaque fois qu'ils tournent une page sans fiare attention. Le monde aime tellement rabâcher qu'il "faut traiter les livres avec respect" ! Mais quand nous dit-on que les mots doivent être traités avec respect ? Depuis notre plus jeune âge, on nous apprend à ne révérer que l'extérieur et le visible. Ces littéraires blafards qui divaguent sur l'"objet" livre.. Eh bien oui, il se trouve que c'est une édition originale. Un cadeau de Noël Annan, pour vous dire. Mais je vous assure qu'un infect livre de poche à la couverture jaune m'aurait été aussi utile.

Stephen Fry, Mensonges, Mensonges


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par christophe fétat publié dans : Divers et variés
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