Vendredi 9 mai 2008

Lorsqu'à la suite d'un imprévu Freedie Urbain Noon s'était retrouvé contraint d'ingérer bon gré mal gré les formules LHRX1 et LHRX2 conçues par les docteurs David Loomis et Peter Heimhocker dont il était en train de cambrioler le laboratoire, il n'imaginait pas que cela allait le rendre invisible.
De prime abord, on pourrait penser au vu de ses activités illégales que c'est une aubaine pour le voleur mais Donald Westlake nous invite tout au long de Smoke à y regarder de plus près.
Chacun d'entre nous a désiré, à un moment ou un autre, devenir invisible. Afin de pouvoir s'effacer lors d'une situation embarrassante, pour percer les secrets de l'intimité d'autrui, afin d'agir à l'insu de tous en vue d'une blague de potache voire pour contourner les interdits.
Son invisibilité étant limitée à son propre corps Freedie est tenu pour pouvoir bénéficier des "avantages" de son état de marcher sans chaussures, de s'exposer régulièrement aux rigueurs du climat dans le plus simple appareil, de travailler sans gants et donc de laisser ses empreintes un peu partout. Il ne peut pas utiliser le moindre outil ou conduire sa fourgonnette sans d'attirer tout de suite l'attention.
Ces difficultés surmontées, jouir du fruit de ses larcins est loin d'être le plus facile, car son invisibilité permanente ne simplifie pas les gestes du quotidien et rend les relations sociales et a fortiori amoureuses on ne peut plus compliquées.
" Ce n'est pas simplement qu'on ne peut pas le voir, c'est que l'on ne le voit pas. On ne peut pas voir son expression, on ne peut pas dire s'il est content ou malheureux, s'il s'ennuie ou s'amuse, on ne peut pas dire ce qui se passe. Dans une certaine mesure, nous organisons tous notre voyage dans la vie quotidienne en tenant compte du temps qu'il fait chez nos bien-aimés, mais avec un homme invisible, on ne sait jamais quel temps il fait. La voix livre certains indices, les mots aussi, mais oùsont les expressions du visage ? Où est le langage corporel ? Où est ce bon dieu de corps ?"
Dans une scène mémorable au restaurant, Freedie découvre à son corps défendant que le maquillage n'est pas la panacée pour faire bonne figure devant sa petite amie qui a bien du mal à faire mentir l'adage "loin des yeux loin du coeur".
Donald Westlake ne limite pas à énoncer les inconvénients de l'invibilité avec un humour féroce car au travers des tribulations de son héros il égratigne au passage bon nombre des dysfonctionnements de notre société de la prison à l'industrie, met à jour ses déterminismes pesants, ses rapports de classes.
Qui plus est, Il anticipe comme le faisait le film Bienvenue à Gattaca sur les utilisations liberticides qui pourraient être faites de l'étude du génome humaine :
"Les généticiens [...] peuvent étudier vos gènes et établir le pourcentage de probabilité qu'un de vos enfants ait la chorée de Huntington. Ou une forme d'Alzheimer. Ou une fibrose cystique. Ils travaillent à identifier le maillon de la chaîne qui désigne le cancer du sein. Ou l'homosexualité. Ou l'alcoolisme. Finalement, si cela prend la tournure qu'ils espèrent, le projet Génome sera en mesure de décrire l'histoire sanitaire probable, ainsi que le moment et la cause de la mort, de chaque être humain, dans l'embryon, dans la matrice. Dès le premier trimestre. Si Junior doit être le loupé de la portée, vous en serez informé suffisamment à l'avance pour l'éliminer. [...]
La connaissance. Combien nous la désirons, combien nous en avons peur. Vous, par exemple, aimeriez peut-être connaître l'état futur de ma santé et moi, tout savoir de la vôtre, en particulier si j'avais l'intention de vous embaucher ou de vous épouser ou de faire des affaires avec vous, mais aucun de nous ne se sentirait à l'aise à la vue de sa propre carte génétique."
Autre titre de Donald Westlake chroniqué sur Muet comme un carpe diem :
Ordo
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commentaires (4)
par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles
par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles



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