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Jeudi 22 mai 2008

Au début des années 80 Gérard Genette théorisait la notion de transtextualité qu'il baptisa hypertextualité en utilisant la métaphore du palimpseste, ce parchemin médiéval dont on effaçait le texte afin d'en écrire un autre. Ce terme est désormais couramment utilisé pour désigner les liens qui existent entre plusieurs oeuvres littéraires.

On retrouve par exemple des allusions plus ou moins explicites à l'Odyssée dans bon nombre de textes du vingtième siècle des exercices de style de Raymond Queneau (Aurore aux doigts de roses) à Ulysse de James Joyce en passant par La nouvelle Circé de Dino Buzzati ou Départementales  de Jérôme Leroy.

A présent que j'ai lu La manière douce de Frédéric H. Fajardie, je comprends mieux pourquoi Jérôme Leroy lui avait consacré une monographie et pourquoi il fut l'un des premiers à rédiger  un hommage à ce romancier atypique décédé le 1er mai dernier.

Mandaté par la police secrète de la République en perdition pour reprendre une ville portuaire du Nord aux sections néofascistes, le Capitaine des régiments gris, Thomas Sheshoon, n'en est pas moins lucide sur les errements des politiques qui en "étaient arrivés, dès la fin des années 80, à ne plus oser nommer les choses. Les millions de chômeurs chez lesquels montaient une haine froide devenaient un vague "problème d'emploi et de qualification". Des millions de jeunes étaient abandonnés à eux-mêmes, à la drogue et à la violence, à la malnutrition et à l'analphabétisme, à la perte de tout repère et notamment des valeurs humaines."

Sheshoon parvient rapidement à cerner les failles du commandement nationaliste, prend contact avec Meyerfeld, l'ancien instituteur juif et communiste, dirigeant la résistance, puis met sur pied une stratégie pour désorganiser les sections en provoquant un mouvement de désertion et en sapant l'influence de Sigie le responsable fasciste du renseignement. Ce qui facilitera la tâche des maigres troupes républicaines pour mettre hors d'état de nuire le tyran.

Fajardie, ancien militant gauchiste qui lutta au sein des Comités Vietnam et de la Gauche prolétarienne, pourfendeur de la gauche caviar et caviardée des années Mittérand, rédige en 1994 un roman qui anticipe sur les replis communautaires, sur la montée des nationalismes en Europe et sur les barbaries du capitalisme qui ont suivi.

Il propose une sorte de vademecum de survie intellectuelle dans un monde à feu et à sang en faisant régulièrement  appel aux classiques de la littérature et en donnant vie à des personnages non dépourvus de poésie tels que ce boucher qui se prend pour un mustang, Hon-Hon ce vieillard qui ne quitte plus son masque à gaz ou le père-La suce qui passe ses nuits à vouloir aspirer les étoiles. Le tout en livrant dans le même temps une sorte de défense et illustration de la lecture marxiste des évenements historiques.
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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Jeudi 15 mai 2008
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Avec son Poulet aux prunes, Marjane Satrapi nous convie comme dans Persépolis à nous pencher sur l'histoire de sa famille iranienne mais cette fois l'Histoire de son pays est plus en filigrane qu'en toile de fond.

Le poulet aux prunes était le plat préféré de Nasser Ali Khan, l'oncle de sa mère. Par touches successives, on découvre sa vie au travers d'une mosaïque de récits qui viennent illustrer ses états d'âmes alors qu'il a décidé de se laisser mourir

De prime abord, on pense que c'est à cause de la perte de son tar. Mais l'instrument de musique qui a été brisé par sa femme lors d'une dispute n'est que l'arbre qui cache la forêt.

S'il est devenu musicien c'est avant tout parce qu'il ne pouvait rivaliser avec les résultats scolaires de son frère Abdi et qu'il voulait attirer la bienveillance de sa mère. Mais s'il est devenu l'un des meilleurs joueurs de tar, c'est moins par la qualité pourtant réelle de sa technique que par la sensibilité de son jeu.

Une façon de jouer qui exprime la douleur d'avoir dû renoncer à épouser Irâne et d'avoir dû se résigner à épouser Nahid car faute de grives on mange des merles ou du poulet aux prunes.

Son attente de la mort l'amène à s'interroger huit jours durant sur ce qui pourrait le retenir ici-bàs, les plaisirs, la paternité, la musique. Marjane Satrapi nous montre combien cette introspection à la fois grave et drôle tend au travail de deuil pour cet homme qui oscille entre la médiocrité et la sagesse.

Contrairement à ce que le graphisme en noir et blanc pourrait laisser penser, il n'y a pas de manichéisme dans cette bande dessinée primée au festival d'Angoulême de 2005, mais plutôt tout un nuancier de certitudes démenties, de vérités apprises par bien des détours, de questions universelles laissées en suspens sur la famille, le couple et le sens à donner à la vie.

Marjane Satrapi excelle à nous faire passer d'un souvenir à un conte, d'une dispute conjugale à l'évocation de la complicité filiale, du contexte historique global aux contingences particulières des individus, du passé à l'avenir, des regrets aux fantasmes. Le tout en changeant régulièrement de point de vue pour montrer la complexité à percevoir les événements de façon fiable comme ces cinq hommes qui découvrent un éléphant dans l'obscurité et qui n'en ont touché qu'une partie.

De quoi donner envie de relire Ulysse au pays des fous.
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par christophe fétat publié dans : Chronique de bande dessinée

Vendredi 9 mai 2008
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Lorsqu'à la suite d'un imprévu Freedie Urbain Noon s'était retrouvé contraint d'ingérer bon gré mal gré les formules LHRX1 et LHRX2 conçues par les docteurs David Loomis et Peter Heimhocker dont il était en train de cambrioler le laboratoire, il n'imaginait pas que cela allait le rendre invisible.

De prime abord, on pourrait penser au vu de ses activités illégales que c'est une aubaine pour le voleur mais Donald Westlake nous invite tout au long de Smoke à y regarder de plus près.

Chacun d'entre nous a désiré, à un moment ou un autre, devenir invisible. Afin de pouvoir s'effacer lors d'une situation embarrassante, pour percer les secrets de l'intimité d'autrui, afin d'agir à l'insu de tous en vue d'une blague de potache voire pour contourner les interdits.

Son invisibilité étant limitée à son propre corps Freedie est tenu pour pouvoir bénéficier des "avantages" de son état de marcher sans chaussures, de s'exposer régulièrement aux rigueurs du climat dans le plus simple appareil, de travailler sans gants et donc de laisser ses empreintes un peu partout. Il ne peut pas utiliser le moindre outil ou conduire sa fourgonnette sans d'attirer tout de suite l'attention.

Ces difficultés surmontées, jouir du fruit de ses larcins est loin d'être le plus facile, car son invisibilité permanente ne simplifie pas les gestes du quotidien et rend les relations sociales et a fortiori amoureuses on ne peut plus compliquées.

" Ce n'est pas simplement qu'on ne peut pas le voir, c'est que l'on ne le voit  pas. On ne peut pas voir son expression, on ne peut pas dire s'il est content ou malheureux, s'il s'ennuie ou s'amuse, on ne peut pas dire ce qui se passe. Dans une certaine mesure, nous organisons tous notre voyage dans la vie quotidienne en tenant compte du temps qu'il fait chez nos bien-aimés, mais avec un homme invisible, on ne sait jamais quel temps il fait. La voix livre certains indices, les mots aussi, mais oùsont les expressions du visage ? Où est le langage corporel ? Où est ce bon dieu de corps ?"

Dans une scène mémorable au restaurant, Freedie découvre à son corps défendant que le maquillage n'est pas la panacée pour faire bonne figure devant sa petite amie qui a bien du mal à faire mentir l'adage "loin des yeux loin du coeur".

Donald Westlake ne limite pas à énoncer les inconvénients de l'invibilité avec un humour féroce car au travers des tribulations de son héros il égratigne au passage bon nombre des dysfonctionnements de notre société de la prison à l'industrie, met à jour ses déterminismes pesants, ses rapports de classes.

Qui plus est,  Il anticipe comme le faisait le film Bienvenue à Gattaca sur les utilisations liberticides qui pourraient être faites de l'étude du génome humaine :

"Les généticiens [...] peuvent étudier vos gènes et établir le pourcentage de probabilité qu'un de vos enfants ait la chorée de Huntington. Ou une forme d'Alzheimer. Ou une fibrose cystique. Ils travaillent à identifier le maillon de la chaîne qui désigne le cancer du sein. Ou l'homosexualité. Ou l'alcoolisme. Finalement, si cela prend la tournure qu'ils espèrent, le projet Génome sera en mesure de décrire l'histoire sanitaire probable, ainsi que le moment et la cause de la mort, de chaque être humain, dans l'embryon, dans la matrice. Dès le premier trimestre. Si Junior doit être le loupé de la portée, vous en serez informé suffisamment à l'avance pour l'éliminer. [...]

La connaissance. Combien nous la désirons, combien nous en avons peur. Vous, par exemple, aimeriez peut-être connaître l'état futur de ma santé et moi, tout savoir de la vôtre, en particulier si j'avais l'intention de vous embaucher ou de vous épouser ou de faire des affaires avec vous, mais aucun de nous ne se sentirait à l'aise à la vue de sa propre carte génétique.
"

Autre titre de Donald Westlake chroniqué sur Muet comme un carpe diem :

Ordo
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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Vendredi 2 mai 2008
L'image “http://www.parents.fr/var/parents/storage/images/les-essentiels/loisirs/biblio-enfants/trouver-un-livre/18-mois-a-3-ans/la-petite-princesse-nulle/137192-1-fre-FR/la_petite_princesse_nulle_L179_H255.jpg” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.


Si vous en avez assez des princesses sirupeuses qui  entre deux leçons de maintien et deux cours de chants attendent à la fenêtre du château la venue de leur prince charmant, la lecture de la Petite princesse nulle de Nadja va vous combler d'aise.

Après avoir en 1990 illustré Barbe-rose de Grégoire Solotareff où l'on découvrait comment le malicieux et astucieux frère de Barbe-bleue s'opposa à sa cruauté et devint polygame, Nadja a commis en 2006, et cette fois seule, un nouveau pastiche de conte.

Les parents de cette princesse hors-norme se désespèrent car leur fille unique n'a décidemment rien pour elle. Sa beauté laisse à désirer, ses aptitudes intellectuelles sont limitées et ses talents culinaires sont pour le moins douteux. Dans ces conditions la marier s'avère très vite être une gageure et les princes qui se présentent renoncent tous. Tous sauf un, qui, lui, la trouvera à son goût et ne semblera pas rebuté par ce manque apparent d'atout.

Tout simplement car là où les autres voyaient des défauts ou des manques, il ne voit, quant à lui, que des qualités et des richesses.

L'amour n'est pas aveugle semble nous dire Nadja. Au contraire, il est clairvoyant puisqu'il permet à chacun de trouver la personne qui lui convient.

http://www.lab-elle.org/uploads/images/lab_couvertures/LaPrincesseFinemouche.png

A l'inverse, la Princesse Finemouche de Babette Cole s'ingénie à fournir à ses prétendants des épreuves inaccessibles pour qu'ils ne viennent pas briser sa chère quiétude au milieu de ses animaux. De quoi saper à la base le mythe du Prince charmant devant lequel se pâmerait toutes ces demoiselles et de son absolu nécessité pour l'épanouissement d'une femme.



La princesse coquette de Christine Naumann-Villemin a bien du mal à accepter de porter les vêtements chauds mais si peu seyants que lui impose sa mère mais elle découvre que pour crapahuter dans la neige avec son amie, ils sont bien utiles. Ce qui lui permet de découvrir qu'elle peut aspirer à autre chose que d'être belle.

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A l'heure où la mixité scolaire est remise en cause il est urgentissime de faire lire ces albums sans oublier le magistral Mademoiselle Zazie a-t-elle un zizi ? de Thierry Lenain et Delphine Durand pour se rappeler s'il en était besoin qu'il n'y a pas d'un côté les avec-zizi et de l'autre les sans-zizi mais bien plutôt les avec-zizi et les avec-zézette et qu'il ne faut pas enfermer les filles dans un modèle stéréotypé !

Certain(e)s avaient avancé, y compris dans les milieux féministes, que la mixité était préjuciable aux filles mais attention à ce que cet argument ne serve pas de prétexte à quelques politiciens pour faire revenir la société tout entière quelques décennies en arrière et compromettre justement des droits acquis de haute lutte par les femmes.
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par christophe fétat publié dans : Chronique de littérature de jeunesse

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