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Mercredi 22 août 2007
Acide sulfurique

 














Reliquat de snobisme ou refus de me soumettre aux diktats du buzz commercial des médias qui ont élevé au statut d'icône la romancière de L'hygiène de l'assassin , toujours est-il que j'ai longtemps boudé les romans d'Amélie Nothomb.  Néanmoins, je viens d'achever la lecture d'Acide sulfurique et j'ai apprécié d'y trouver une réflexion qui à défaut d'être exhaustive est nourrie sur la téléréalité et ses implications.

Il y a quelques années le Loft faisait une arrivée fracassante sur le paysage audiovisuel français et suscitait des débats houleux mais aujourd'hui les émissions de ce type ont fait florès et bien peu semblent s'en formaliser. Pire elles sont même devenues le mode de recrutement privilégié des animateurs ou des stars de demain, ce qui accélère la crétinisation progressive d'une télévision que certains n'hésitent plus à qualifier de poubelle. Comme si une résignation galopante avait saisi les téléspectateurs français à l'instar de cet électorat qui peine à imaginer que l'on puisse concevoir une société qui refuse le capitalisme qu'il vote à gauche ou à droite d'ailleurs.

Acide sulfurique propose un sorte de huis clos autour des plateaux de l'émission Concentration. Flattant le téléphage dans ce qu'il a de plus sordide, les promoteurs de ce rendez-vous télévisuel ignoble ont choisi de filmer au jour le jour des personnes retenues arbitairement dans un camp et les sévices quotidiens que leur assènent des kapos recrutés pour leur adéquation avec ce projet dément.

Tout comme dans Mygale de Thierry Jonquet ou dans L'obsédé de John Fowles on assiste à la déshumanisation progressive des individus privés de leur liberté. Elle commence par la suppression des prénoms remplacés comme dans le film THX 1138 de Georges Lucas par des matricules et se prolonge dans l'abandon de toutes veillités de résistance sous les coups répétés de la schlague et l'exécution quotidienne de deux prisonniers désignés par les kapos.

Lorsque Pannonique à la beautée si éloignée des canons en vigueur démontre son refus de se soumettre en refusant de parler à la Kapo Zdena et à ses comparses et en vouvoyant les autres prisonniers pour restaurer l'estime de soi et de l'autre, elle suscite un élan de sympathie dans le public et dans le camp. Afin d'obtenir quelques plaques de chocolat pour son unité puis de sauver l'une des détenues, la jeune étudiante en paléontogie va retrouver peu à peu le pouvoir des mots.

Mais son statut d'égérie ne sera pas sans retour de bâton car ses prises de parole devant la caméra pour interpeller les spectateurs sur l'inhumanité de Concentration alimentent sans qu'elle s'en rende compte l'intérêt pour l'émission ce qui réjouit les producteurs qui constatent avec joie la montée de l'audimat. Amélie Nothomb restitue très bien l'hypocrisie et la tartufferie de la presse comme des particuliers devant la téléréalité et isole bon nombre des termes de la dialectique entre la fascination et l'horreur suscitée par ce spectacle d'une rare violence qui permet aux tenants du système de le faire perdurer et aux téléspectateurs d'en oublier le poids.

Lorsque les organisateurs décident que cela sera désormais le public qui désignera les deux victimes du jour et non plus les kapos afin de relancer l'audience, la tension au sein du camp n'en sera que plus forte et il faudra à Pannonique savoir tourner sa langue sept fois dans sa bouche pour savoir comment persuader Zdena visiblement attirée par elle d'organiser une évasion. Ce qui sera d'autant moins facile que les autres prisonniers font pression sur elle pour qu'elle lui cède et qu'elle a fait l'amer expérience des limites du pouvoir de la parole.

La conclusion du livre m'a laissé quelques peu perplexe car si elle remet fortement en cause la téléréalité et questionne au travers elle bon nombre de tendances lourdes de l'humain Amélie Nothomb raisonne apparemment avec un maintien du statu quo politique actuel.

Pour autant Acide sulfurique présente à mes yeux avec des films comme Truman Show une manière efficace de réfléchir au pouvoir de l'image sur les foules.

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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Dimanche 19 août 2007
Choke de Chuck Palahniuk est à mon sens un ovni littéraire. Je n'avais jamais  lu quelque chose de semblable. Après le film You kill me où un tueur à gage d'un gang polonais de Buffalo cotoie les alcooliques anonymes pour essayer de retrouver la possibiilité de descendre autre chose que des bouteilles, lire le récit de Victor Mancini fait considérer que finalement l'assassin professionnel était plutôt sain de corps et d'esprit en comparaison. Raconter ce livre tient de la gageure et c'est la force de l'écriture de Palahniuk de donner une cohérence à ce qui pourrait paraître de prime abord un flirt permanent avec la folie et le non sens - et pour cause - grâce à une écriture qui sait passer de la liste au récit selon les besoins de l'histoire.

En effet, Victor suit au sein voire aux seins des sexooliques anonymes une thérapie pour venir à bout de ses comportements sexuels compulsifs. Mais cette lutte contre cette addiction interlope n'est finalement qu'un problème parmi d'autres puisque dans le même temps où il s'efforce de noter toutes ses expériences passées pour mettre à jour ce qui est à la source de sa maladie, il va devoir trouver de quoi financer l'hospitalisation de sa mère qui n'a plus toute sa tête et s'avère incapable de reconnaître son propre fils.

Son salaire  de figurant dans le musée vivant de la colonie de Dunsboro où il interprète le rôle d'un serviteur irlandais sous contrat au 18ème siècle en charge du poulailler n'étant pas suffisant élevé pour s'acquitter des factures astronomiques de la résidence St Anthony où est soignée sa mère, Victor arrondit ses fins de mois à l'aide d'un stratagème à couper le souffle si je puis dire.

S'appuyant sur le désir de tout un chacun  de donner un sens à sa vie,  de devenir un héros, Victor Mancini feint de s'ettouffer dans un restaurant différent tous les soirs ou presque. Ses "sauveurs" après lui avoir appliqué la technique de Heimlich ne savent pas s'empêcher dans la majorité des cas de continuer à prendre des nouvelles de celui à qui ils pensent avoir éviter l'asphyxie et n'hésitent pas le plus souvent à lui délivrer lorsque Victor leur demande un chèque substantiel pour faire face à de prétendus soucis passagers. Ils le font d'autant plus facilement que cela entretient à leurs yeux l'illusion qu'ils sont utiles, importants.

Parallèlement, il lui faut également accompagner les solutions complètement farfelues que son meilleur ami Denny met successivement en branle  pour résister aux tentations répétées de la veuve poignet : se mettre en infraction systématique avec le réglement du musée vivant qui interdit tout anachronisme afin de se retrouver quotidiennement au pilori puis lorsqu'il en aura été licencié, accumuler dans la maison de Victor les pierres qu'il transporte emmaillotées dans une couverture rose pour les faire passer pour des nourrissons. Cette frénésie à entreposer les pierres qui fait ressembler la maison à la partie basse d'un sablier finira par s'arrêter lorsque Denny en vient à marcher dans les pas du facteur cheval pour transporter ses pierres dans un terrain vague et y bâtir ce qui pourrait "être n'importe quoi".

Ceci tout en endossant successivement tous les rôles que veulent lui attribuer sa mère et les femmes qui sont internées avec elle afin de soulager leurs délires. Cette attitude quasi christique de Victor est systématiquement  contrebalancée  par de nouvelles aventures sexuelles avec des femmes tout aussi barrées que lui où il lui tient à coeur de n'éprouver aucun sentiment sauf peut-être avec l'étrange doctoresse Paige Marschall. Certaines scènes sont à se tordre de rire ou de consternation.

Pour corser le tout le voilà qui plus est atteint d'une occlusion intestinale contractée dans des conditions aussi folles que le reste de sa vie.

Si quelques pages de ce roman inclassable mettent le feu aux joues ce n'est pas toujours, loin s'en faut,  pour les raisons que la maladie de Victor pourrait laisser imaginer car Chuck Palahniuk jalonne ce récit de propos qui oscillent entre la tentation du nihilisme et le désir de donner du sens à l'existence. La chute du livre ne vous apparaîtra pas si imprévisble que cela si vous avez lu ou vu l'adaptation cinématographique de Fight club avec Brad Pitt qui a lui aussi été écrit par Chuck Palahniuk.

Echanger mon livre - Nid de poulets







Si vous désirez lire un roman plus conventionnel - encore que - où le geste d'Heimlich a également son importance, je vous recommande Nid de poulets d'Ed Mc Bain


Autres textes de Palhaniuk chroniqué sur Muet comme un carpe diem :

Survivant
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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Vendredi 27 juillet 2007
pouy__l_homme___l_oreille_croqu_e

Il y a quelque chose de l'histoire des larmes de Jan Fabre dans la première partie du roman noir de Jean-Bernard Pouy L'homme à l'oreille croquée. Le huis clos entre un adolescent et une jeune femme qu'un accident de train projette l'un contre l'autre. Marcel sent le corps de la fille sur lui, son ventre parfaitement posé sur le sien, le haut de son corps un peu tordu, il ne sent qu'une partie de sa poitrine, sa tête sur le côté de la sienne, son bras gauche le long de son corps, sa main posée sur le haut de sa cuisse.

Des corps entremêlés comme pour une union charnelle mais en fait enclavés dans les parois du compartiment qui se sont broyées autour d'eux, ne leur laissant que très peu d'espace pour respirer et remuer. La jeune femme menacée par un éclat de métal dangereusement pointé contre sa colonne vertébrale.

Bon gré mal gré, dans cette violente promiscuité, il doit accepter la totalité des fluides corporels qui vont sourdre d'elle. Il va osciller entre la peur, le dégoût, le désir, la colère reposant toutes les questions d'ores et déjà évoquées sur le rapport à l'autre et à son intériorité dans les textes d'Emmanuèle Bernheim et ceux de Jean-Paul Sartre ainsi que dans l'oeuvre de Wim Delvoye.

Lorsque les pompiers finiront par arriver pour les désincarcérer de leur prison de métal, la douleur est-elle qu'elle en vient à mordre et arracher l'oreille de son compagnon d'infortune.

Ils auraient pu ne jamais se revoir, mais cette expérience d'un train qui a déraillé est mâtinée pour l'adolescent de celle des transports amoureux aussi n'aura-t-il de cesse de la retrouver. D'autant plus lorsqu'il comprendra qu'elle est menacée.

La Belle de Fontenay

Comme dans la Belle de Fontenay, où un retraité des chemins de fer adhérent à la CNT-AIT cherche à mettre la main sur le meutrier de la jeune lycéenne qui lui rendait visite dans son jardin ouvrier, la quête de la vérité par ce jeune homme à l'oreille croquée va brouiller les cartes, les représentations, attiser les espoirs, l'envie et les déceptions. La chute d'airain des deux romans délivrant finalement une même perception de ce que l'on peut attendre du bonheur dans des romans noirs.

couverture du bouquin
Une ambiance, une vision du monde pas si éloignée que cela de celle de Gabriel Lecouvreur, plus connu sous le nom du Poulpe, cet aventurier libertaire, dont la première enquête publiée avait été rédigée par Jean-Bernard-Pouy avant que la suite de la saga de ce personnage atypique ne soit  confiée à d'autres écrivains de polars. Encore une histoire de train comme son titre ne l'indique pas : La petite écuyère a cafté.

Dans un autre registre, L'homme a l'oreille coupée, de Jean-Claude Mourlevat vous amènera à tendre l'oreille aux explications successives que lui réclament les piliers de bar sur son handicap qui finissent par un clin d'oeil facétieux.

L'Homme à l'oreille coupée

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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Jeudi 19 juillet 2007


Avec un titre qui sonne comme une évocation de Mulholland Drive de David Lynch et un récit axé autour des raisons d'un voyage avec un cerceuil qui n'est pas sans filiation avec Tandis que j'agonise de William Faulkner, La route de Midland d'Arnaud Cathrine est un roman troublant, envoutant qui comme dans Les vies de Luka ou Les yeux secs met en scène des personnages qui  doivent partir afin d'échapper aux effets secondaires des douleurs du passé et tenter tant bien que mal de construire des lendemains qui chantent .


Peu à peu, au fil du roman, on en vient à comprendre pourquoi Will ne sait pas quoi faire du cadavre de son frère qu'il transporte dans un van réfrigéré jusqu'au Salt Café tenu par Amy Lewis. La mort de Ray pousse Will à revenir sur les étapes de cette relation fraternelle qui comme souvent chez Arnaud Cathrine pose problème, pose question.

Dans la première nouvelle du recueil Exercices de deuil l'auteur fait dire à l'un de ses personnages que les tombes sont faites pour nous arracher des larmes dont nous ne serions pas capables autrement pour ajouter immédiatement ensuite qu'il ne faudrait jamais se pencher sur les tombes.

Mais c'est peine perdue, et bon gré mal gré Will au travers de discussions avec Singer, le jeune garçon du motel, revient sur ses souvenirs, sur ce frère qu'il a longtemps adulé alors que Ray n'avait de cesse de mépriser cette admiration. Les ombres d'Abel et Caïn, d'Esau et Saul, planent tout au long du récit jusqu'à la révélation progressive de l'épisode clé.

Tout comme Christophe Paviot dans Le ciel n''aime pas le bleu et Christine Angot dans toute son oeuvre, Will s'efforce de trouver une issue aux souffrances de l'enfance dans ce roman qui semble être une émulsion entre la tragédie grecque et la littérature américaine. Les réflexions et les choix du professeur de littérature vont l'amener à se rapprocher d'Amy sorte de réincarnation moderne de Pénélope attendant le retour d'Ulysse.

Son Ulysse est bel et bien revenu mais dans un bateau psychopompe.


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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Jeudi 5 juillet 2007


Pourquoi j'ai mangé mon père : A l'issue d'une visite du parc Samara consacré à la préhistoire, j'avais été interpellé par le titre provocateur de ce livre de Roy Lewis mais à l'époque Christine Angot retenait toute mon attention.

Théodore Monod avait recommandé avec insistance cet ouvrage atypique à Jean Bruller alias Vercors.

Pacifiste, ingénieur de formation, illustrateur dans la lignée de Gus Bofa,  Vercors est certes connu pour être l'auteur du Silence de la mer mais il a également écrit Les animaux dénaturés. Dans ce livre, le co-fondateur des éditions de Minuit cherche à définir l'humain autour de la découverte en Nouvelle-Guinée de quadrumanes troglodytes tailleurs de pierres, capables de faire du feu et qui  enterrent leurs morts.  Sont-ils le chaînon manquant entre les singes et l'homme ? Sont-ils des singes particulièrement évolués ou des hommes très primitifs.

Les Animaux dénaturés


Il n'est donc pas étonnant que Vercors aie tenu à traduire le roman de Roy Lewis qui va pour sa part retracer l'épopée d'une horde de Pithécanthropes avec la même plume humoristique et la même capacité à dépeindre les travers de nos sociétés derrière la description de soi-disant primitifs.

Certes pour les besoins de son histoire, Roy Lewis concentre sur une seule génération quantité d'inventions telle que  la maîtrise progressive du feu qui va bouleverser le quotidien de ces quadrumanes arboricoles qui ont choisi la station debout par nécessité. Au fil de la lecture on sent que le romancier s'appuie sur une documentation fouillée pour développer la saga d'Edouard et de sa famille.

Tous comme les Tropis de Vercors, les Pithécanthopres de Lewis ne possèdent qu'une "centaines de mots et [...] deux douzaines de verbes à tout faire" mais là encore pour les besoins de la narration les personnages préhistoriques de Roy Lewis s'expriment dans une langue des plus chatiées qui charrie pour notre plus grand plaisir bon nombre d'anachronismes truculents.

Les polémiques entre Edouard, l'insatiable inventeur et son frère Vania très critique devant l'introduction du feu font certes sourire mais également réfléchir.

Que Vania descende de son arbre pour venir attirer l'attention de son frère sur les dangers du feu, les jours de grands froids ou s'interroger sur la nocivité pour les gencives de la cuisson contre nature des aliments tout en croquant avidement les cuissots d'éléphant, de bison ou d'antilope montre que sous le réactionnaire rétif au progrès se profile un opportuniste. Pour autant les avertissements de Vania ne sont pas sans fondement et nous pousse à réfléchir sur l'impact d'une techonologie dans les modes de vie, sur l'organisation des sociétés. Le cri de ralliement de Vania Back to the trees sonne comme les slogans de certains extremistes de la décroissance.

Lorsque les fils d'Edouard méfiants et calculateurs cherchent à dissuader leur père altruiste de révéler aux autres hordes le secret de la maîtrise du feu sans contrepartie on ne peut pas ne pas penser aux nations occidentales qui s'arrogent le droit de désigner qui sera autorisé à bénficier des traitements contre telle pandémie ou de la technologie de l'atome.



Pour ceux que la préhistoire ennuie et qui voudraient retrouver transposée dans le futur ces réflexions sur ce qui définit le fait d'être humain il leur est possible de lire la nouvelle L'homme bicentenaire d'Isaac Asimov où le robot Andrew parvient à développer des sentiments au point de devenir artiste et de revendiquer d'être considéré comme un humain.

Devant les rebuffades de l'humanité il en viendra à devenir un expert des prothèses cybernétiques pour pouvoir ensuite devant les tribunaux montrer qu'un humain appareillé de tels dispositifs n'en est pas moins humain et partant qu'en dépit de son cerveau positronique le robot capable d'avoir des sentiments est en droit de revendiquer faire partie de l'humanité.

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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Mercredi 27 juin 2007
Octaèdre"

Beaucoup connaissent Julio Coratzar pour avoir lu dans bon nombre d'anthologies de littérature fantastique sa très courte nouvelle Continuité des parcs  où un homme est en train de lire un roman qui suit la progression de celui qui va le poignarder dans son fauteuil. Julio Cortazar a publié quantité de textes aussi étranges les uns que les autres mais j'ai une nette préférence pour les nouvelles des recueils Cronopes et Fameux et Octaèdre.

Après la chronique du roman d'Anatoly Kourtchatkine Mémoires d'un extrémiste qui fait le récit d'une Utopie en acte autour de la création d'un métro et celle du film THX 1138 qui dépeint une dictature souterraine,  je poursuis dans la thématique des profondeurs en évoquant justement une des nouvelles de Julio Cortazar qui se place également dans le métro. Mais cette fois avec une pointe d'optimisme.

Qui sait ce que cherchent ces  gens épuisés qui montent et descendent des wagons du métro"

Et si c'était les transports amoureux ? C'est tout du moins ce que suppose Julio Cortazar dans Manuscrit trouvé dans une poche, une des nouvelles du recueil Octaèdre publié dans la collection L'imaginaire des éditions Gallimard.

Le romancier argentin qui a rédigé bon nombre de nouvelles fantastiques entre l'absurde et l'inquiétante étrangeté dresse dans ce texte un portrait réaliste de ces passagers qui font tous semblant de consulter une "zone qui ne soit pas le voisinage immédiat" dans ce métro où chacun est "installé dans sa bulle, aligné entre parenthèses" et réfugié ou non derrière un journal ou un livre de poche.


Mais il décrit aussi  ces brefs moments d'espoir qui naissent dans les  subreptices échanges de regards dans les reflets qui se mêlent à la peur où le temps commence " à battre comme un deuxième temps au pouls du jeu; à partir de ce moment là, chaque station de métro décidait à sa manière du futur". 


i_bug_fck Le narrateur de sa nouvelle a  décidé d'un jeu amoureux aussi simple que complexe : suivre la femme qui lui adressera un sourire dans  la vitre si et seulement si son parcours coïncide  avec le parcours  qu'il a choisi avant chaque voyage.  Autrement dit attendre de  vérifier  si l'accorte hasard multiplie les signes aléatoires et pourtant déterminés  de la rencontre de l'âme soeur.

Le respect absolu de cette contrainte va t-il lui permettre de faire taire les araignées qui lui nouent le ventre. Marie-Claude descendra-t-elle à la Station Daumesnil ? Une idylle commence-t-elle ?


NB :du 7 novembre 2007 la chanson de James Blunt You're beautiful semble être faite pour illustrer cette nouvelle de Julio Cortazar.  On peut écouter cette chanson sur le scmilblik
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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Dimanche 24 juin 2007
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Il y a quelques jours Gold rappelait sur son blog la grève interdite du 16 mai 1944 de 3000 agents de la Compagnie du Métropolitain et la maifestation dans un Paris encore occupé par les Nazis à la veille de l'insurrection nationale déclenchée par les Forces françaises de l'intérieur pour libérer la Capitale.

Ce devoir de mémoire m'a par association d'idées rappelé le point de départ du roman d'Anatoly Kourtchatkine, Mémoires d'un extrémiste . Tout débute autour d'un maigre entrefilet en page trois du journal local qui s'interroge sur la necessité de la construction d'un métro dans la ville. Un jeune étudiant de philosophie désireux entrevoir la dialectique autrement qu'à travers les lunettes d'Hegel voit là l'occasion d'exalter son sentiment de liberté capable de déplacer des montagnes ou d'inverser le cours des fleuves, pourvu que quelqu'un vous assigne cet objectif.

Rapidement , lui qui n'a jamais milité pour aucune cause,  parvient, suite à un nouvel incident dans le tramway, à convaincre cinq autres personnes de venir manifester devant les portes en chêne de la Maison du pouvoir où siègent les édiles de la ville, pour réclamer l'accélération des travaux.

Dans un premier temps les admonestations du cerbère qui en garde l'entrée dissuadent deux des manifestants d'aller plus loin, mais les quatre autres résistent et finisssent par être interpellés puis renvoyés comme par hasard de leur université ou de leur emploi.

Cette manifestation, minuscule cristal, en provoque d'autres en dépit de la répression et fonde un mouvement qui va placer ces quatre initiateurs à sa tête. A l'aide de celui qu'ils appellent désormais le Mage, le Maître, le Doyen,  l'Ingénieur et le Philosophe vont organiser cette révolte spontanée, lui donner des fondements idéologiques proche de la lutte des classes.

Ils finissent par arrâcher l'autorisation d'entamer la construction du métro mais sans aucun financement. Le projet finit par bénéficier d'un soutien populaire qui va fournir une main d'oeuvre bénévole et des matériaux par le biais de récupérations tout azimuth qui mettent en évidence des potentialités inutilisées de l'industrie sur laquelle le pouvoir finira par faire en partie main basse.

Néanmoins, la construction se poursuit. Le mouvement se radicalise en dépit des nouvelles tentatives d'intimidation et des licenciements systématiques des nouveaux volontaires. Affamés ils en viennent à se livrer au pillage. Le bras de fer avec les autorités est tel qu'ils en viennent à s'interroger sur les raisons pour lesquelles les tenants du pouvoir cherchent à resserer son étau sans pour autant étrangler totalement leur mouvement.

Aussi finissent-ils par décider de s'émanciper totalement et de descendre vivre sous terre ce qui ne va sans susciter de nouveaux besoins d'organisation pour préserver leur autarcie. Les trésors d'ingéniosité vont faire place à une modification progressive de la façon de gérer ceux et celles qui ont fait le choix de rompre avec la surface.  C'est cette mutation liberticide qui fait l'intérêt de ce roman d'Anatoly Kourtchatkine puiqu'elle montre combien un élan généreux peut être détourné de son objectif initial pour satisfaire la soif de pouvoir de quelqu'uns.

Ce constat amer n'est rien face à la chute du roman qui me laisse songeur aujourd'hui encore et qui invite à ne jamais oublier pour quoi nous nous battons.
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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Vendredi 8 juin 2007


Wim Delvoye semble s'ingénier à mettre en regard des objets ou des notions aux antipodes les unes des autres. Ainsi, il applique des symboles héraldiques à une pelle, présente un caterpillar aux allures de cathédrale ou bien encore une bétonnière en bois sculpté qui évoque le mobilier ecclésiastique.

Outre le questionnement sur ce qui est prosaîque et ce qui est sacré, la subversion de Wim Delvoye l'amène à proposer une machine qui singe le système digestif de l'homme pour produire ni plus ni moins que des excréments à partir de plats cuisinés. Que dire de ses pastiches d'une célèbre marque de soda ou de ses porcs tatoués avec les motifs d'une marque luxueuse qui portent la critique de l'absurdité de notre société de consommation à une rare incandescence. Wim Delvoye montre que si l'on ne peut vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué il n'en va pas de même avec le porc puisque l'artiste élève à grand frais des porcs en Chine pour les tatouer selon sa fantaisie. La peau de ces porcs devant être vendue et encadrée (par association d'idée je repense à la truculence du film Le tatoué avec Jean Gabin et Louis de Funès où le peu scrupuleux gérant de galerie cherche à acheter la peau d'un ancien militaire qui porte un tataouage réalisé par Modigliani)

Il retrouve la démarche des ready-made de Marcel  Duchamp qui exposait un urinoir dans un musée en proposant des étuis aux lignes épurées qui confine à l'écrin pour des objets du quotidien tels que diables et autres arrosoirs.

Ses radiographies polissonnes de coït ou de fellations, ses vidéos qui filment la peau au plus près ne nous épargnant rien de la floraison peu ragoutante sont autant d'invitations à aller au plus près du corps. Wim Delvoye se situe-t-il dans la lignée des auteurs qui pensent que l'on devrait savoir tout aimer de l'autre sans dégoût ?

De même on relira le texte de Jacques Prévert "Elle disait" dans son recueil intitulé Imaginaires qui associe poèmes et collages. Il y  décrit ses impressions devant une vieille gravure montrant une planche de dissection "Horreur et splendeurs viscérales" "C'était pas tellement terrible et pas si laid, simplement cruel et vrai." et où il s'interroge sur le "monde intérieur" de l'autre fait d'urine, de merde, d'amour, de sang et des pieds à la tête et de la tête au coeur.

Il y a dix ans maintenant, j'avais observé dans mon mémoire de maîtrise sur Emmanuèle Bernheim,  que le désir de vouloir s'approprier le corps de l'autre sain ou malade jusqu'à ses viscères qui anime la plupart de ses personnages dans ses trois premiers romans était fondé sur une dialectique entre une volonté de proximité amoureuse et une violence sousjacente liée à la peur de la fusion.

Lors d'un entretien la romancière m'avait confirmé que l'envie d'imaginer ce qui se passe à l'intérieur de l'autre parce qu'on l'aime comme Claire, l'héroïne de Sa femme rêve de pouvoir contempler l'appareil digestif de Thomas et regrette de ne connaître que sa peau lisse est une façon de le cerner, de le posséder.

On retrouve cette thématique chez Jean-paul Sartre. Intimité, une des nouvelles du recueil Le mur nous fait suivre une femme qui pense que l'"on devrait tout aimer d'une personne, l'oesophage et le foie et les intestins. Peut-être qu'on ne les aime pas par manque d'habitude, si on les voyait comme ils voient nos mains et nos bras peut-être qu'on les aimerait; alors les étoiles de mer doivent s'aimer mieux que nous, elles s'étendent sur la plage quand il fait soleil et elles sortent leur estomac pour lui faire prendre l'air et tout le monde peut le voir; je me demande par où nous ferions sortir le nôtre, par le nombril."

Chez Nabokov ce vampirisme amoureux va jusqu'à s'insurger contre la nature qui prive Humbert Humbert de la possibilité de retourner Lolita comme un gant  "pour pouvoir appliquer [sa]  bouche vorace sur sa jeune matrice, le nacre de son foie, son coeur inconnu, les grappes marines de ses poumons, de ses reins délicatement jumelés"

Au final il s'agit le plus souvent de juguler l'angoisse provoquée par l'altérité irréductible du partenaire et le sentiment amoureux. Du fétichisme au fantasme scoptophile, en passant par la pulsion sadique explicite dans Cran d'arrêt et implicite dans Sa femme et Un couple, les personnages des trois premiers romans d'Emmanuèle Bernheim cherchent à saisir l'être du partenaire. Maîtriser cette peur de la différence en surmontant tous les dégoûts, tous les obstacles, pour se maîtriser soi-même. Connaître l'être du partenaire pour réciproquement aller à la quête de soi.


Les artistes  et les romanciers  proposent parfois des thématiques  d'une inquiétante étrangeté !

Pour lire une liste d'expressions en rapport avec le corps qui vous expliquera sans doute pourquoi nous somatisons tous autant cliquez ICI

Pour lire un autre article que j'avais rédigé sur Emmanuèle Bernheim  il  y a huit  ans de cela  dans le Monde libertaire :  http://monde-libertaire.info/article.php3?id_article=3522

( Sachant qu'aujourd'hui il faudrait en changer la fin  car Emmanuèle  Bernheim m'avait confié après sa publication que pour elle  si l'héroïne du livre  s'accorde cette aventure avec l'autostoppeur  de Vendredi  soir  ce n'était pas parce qu'elle angoissait de devoir s'installer avec son compagnon  mais au contraire parce que ce déménagement  après une relation chacun chez soi pendant huit ans  la  rassure, lui  donne  confiance en elle ! )

NB du 30 mai 2008 : l'exposition "Our body" qui crée actuellement la polémique et le malaise en montrant à Lyon dans la salle de la Sucrière des dissections de cadavres polymérisées montre toute l'ampleur de ce rejet et de cette fascination de l'intériorité du corps.
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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Vendredi 27 avril 2007

Le ravissement de Lol V. Stein

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elle ne dispose d'aucun souvenir même imaginaire, elle n'a aucune idée de cet inconnu. Mais ce qu'elle croit, c'est qu'elle devait y pénétrer, que c'était ce qu'il lui fallait faire, que ç'aurait été pour toujours, pour sa tête et pour son corps, leur plus grande douleur et leur plus grande joie confondues jusque dans leur définition devenue unique mais innommable faute d'un mot. J'aime à croire, comme je l'aime, que si Lol est silencieuse dans la vie c'est qu'elle a cru, l'espace d'un éclair, que ce mot pouvait exister. Faute de son existence, elle se tait. C'aurait été un mot-absence, un mot-trou, creusé en son centre d'un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient été enterrés. On n'aurait pas pu le dire mais on aurait pu le faire résonner. Immense, sans fin, un gong vide, il aurait retenu ceux qui voulaient partir, il les aurait assourdis à tout autre vocable que lui-même, en une fois il les aurait nommés, eux, l'avenir et l'instant. Manquant, ce mot gâche tous les autres, les contamine, c'est aussi le chien mort de la plage en plein midi, ce trou de chair. Comment ont-ils été trouvés les autres ? Au décrochez-moi-ça de quelles aventures parallèles à celle de Lol V. Stein, étouffées dans l'oeuf, piétinées et des massacres, oh qu'il y en a, que d'inachèvements sanglants, le long des horizons, amoncelés, et parmi eux, ce mot qui n'existe pas, et pourtant est là : il vous attend au tournant du langage, il vous défie, il n'a jamais servi, de le soulever, et de le faire surgir hors de son royaume pércé de toute part à travers duquel s'écoule la mer et le sable, l'éternité du bal dans le cinéma de Lol V. Stein. (pp.48-49)

 

Qu'y a-t-il au bout du caillebotis que nous montre la couverture de l'édition de poche du roman trouble de Marguerite Duras Le ravissement de Lol V. Stein ? La tentative d'une femme de passer au-delà du trauma d'avoir vu son amant Michael Richardson partir devant ses yeux avec Anne-Marie Stretter. Mais cette quête s'avère aussi difficile que de formuler l'indicible comme le dit si bien le passage que je vous livre ci-dessus.

Elle aura beau chercher à dissimuler sa douleur dans une vie bourgeoise fait d'ordre et de rituels répétés à l'envi comme une mantra protectrice, les habitants de la ville de S. Tahla ou son mari  musicien Jean Bedford ne sont pas dupes et savent bien qu'elle reste figée sur le drâme du bal de la plage de T. Beach.

Un mari que l'on soupçonna de n'aimer que les femmes au coeur déchiré, et que l'on suspecta aussi, plus gravement, d'avoir d'étranges inclinations pour les jeunes filles délaissées, par d'autres rendues folles. Un mari pour qui l'amour qu'elle a éprouvé pour Michael Richardson est la garantie la plus sûre de la fidèlité de sa femme puisqu'elle ne pouvait pas retrouver un homme sur les mesures de celui de T. Beach. En effet, quand son amie Tatiana Karl lui demande son avis sur Jacques Hold l'un de ses amants, Lola Valérie ne dit-elle pas que le meilleur des hommes est mort pour elle et qu'elle n'a donc pas d'avis.

Mais alors pourquoi l'a-t-elle suivi et fait-elle en sorte de l'inviter chez elle avec Tatiana et son mari ? Pourquoi assiste-t-elle couchée dans les champs de blé qui longe l'hôtel aux ébats de Tatania et de Jacques ? Pourquoi lui demande-t-elle de l'accompagner à T. Beach où elle n'est pas retournée depuis dix ans ?

Vous le saurez en lisant le récit qu'en fait Jacques Hold : Aplanir, le terrain, le défoncer, ouvrir les tombeaux où Lol fait la morte [...] du moment qu'il faut inventer les chaînons qui [nous] manquent dans l'histoire de Lol V. Stein.

 

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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Mercredi 25 avril 2007

Mako Yoshikawa pose dans Vos désirs sont désordres la question troublante du déterminisme familial dans la construction des relations amoureuses. Les histoires avéres ou non qui circulent à ciel ouvert ou sous le manteau entre les générations successives sur les amours de tel aïeul sont-ils de nature à influencer les choix de ses descendants ? Voit-on se répéter des schémas caractéristiques ? L'individu peut-il s'arracher à certains réflexes ?

Kiki Takehasi qui refuse à Eric, son nouvel amant, qu'il l'appelle par son véritable prénom qu'elle a hérité de sa grand-mère Yukiko, cherche à comprendre pourquoi elle ne parvient pas à oublier Phillip qui continue à la hanter au sens plein du terme puisqu'elle ne cesse de le voir errer nu dans son appartement le visage fermé.

Est-elle comme sa grand-mère qui fut vendue par son père pour devenir gheisha avant de se marier avec le riche Sekiguchi qui fréquentait l'établissement où elle fit ses début dans cette profession équivoque et sa mère Akiko qui a épousé contre la volonté de ses parents son cousin Kenji dont les succès scientifiques ne l'ont pas aidé à être plus stable, incapable d'oublier l'homme de sa vie ?

Eric aura-t-il la patience nécessaire d'attendre qu'elle fasse le deuil de sa passion pour Phillip ? Son désir de l'épouser ne cache-t-il pas d'autres problématiques qui lui sont propres qui font paradoxalement obsctacle à ses projets ?

A la façon du film Hours on passe d'une de ces trois femmes à l'autre pour essayer de cerner ce qui les lie en dépit de leurs choix de vie indéniablement différents. La première partie du livre est très difficile à lire car il faut prendre le temps de rassembler les éléments épars de cette saga d'une famille japonaise avant de comprendre pourquoi ce qu'a fait l'une a conditionné de qu'à fait l'autre mais le lecteur est vite récompensé de ses efforts par la poésie qui se dégage progressivement de ces destins croisés.
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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Mercredi 18 avril 2007

Ces derniers temps je peinais pour  lire ne serait-ce que quelques lignes. Je suis arrivé au  bout  de deux livres cultes de Van Vogt mais sans réel enthousiasme.  Aussi ai-je été agréablemnt surpris de la rapidité avec laquelle j'ai terminé L'hippopotame de Stephen Fry. Je ne suis pas de l'avis de ceux et celles qui regrettent les longueurs de la première partie qui tarde à amorcer le vif du sujet car on y trouve quelques réflexions sur les rapports hommes-femmes et en particulier la sexualité, la littérature et le snobisme,  l'antisémitisme rampant de certaines parties de la société anglaise, les travers du monde des affaires et surtout le besoin irrépressible des hommes et des femmes à croire en quelque chose qui les dépasseraient pour donner un sens à leur vie.

Toutes ces remarques faites sur un ton provocateur qui ne doit pas masquer leur invitation à aller au-delà des apparences du politiquement correct, ne susciteront pas forcément votre adhésion mais sont exprimées dans une prose d'une drôlerie époustouflante.

La prose de Stefen Fry oscille à merveille entre le langage ampoulé et la grossièreté et démontre une habilité à manier tous les registres mais ne peut être soupçonnée  de masquer quoi que ce soit car soulève allégrement toutes les poubelles des interdits et  autres tabous.

L'hippopotame c'est Ted Wallace, poète alcoolique sur le déclin, récemment remercié par le journal où il publiait des chroniques théâtrales qui avaient tout du pamphlet. Il se voit  confier contre une généreuse rémunération  une mission insolite d'espionnage dans la famille de sa filleule Jane miraculeusement  remise d'une leucémie.

Ce qu'il doit découvrir, elle ne lui dit pas. Aussi le voilà attentif aux faits et gestes de cette a famille bigarrée  et de ses invités sous le prétexte fallacieux de venir rédiger la biographie de son patriarche Michael Logan récemment annobli après avoir réussi à bâtir une fortune colossale.

Bientôt, le pochard s'achète une conduite et en vient à découvrir que son autre  filleul, David Logan, ce jeune adolescent coincé qui s'inquiète de ses pollutions nocturnes, serait peut-être à l'origine de guérisons improbables.

Cette enquête qui à plusieurs reprises m'a fait pensé à la verve et aux thématiques de La possibilité d'une île de Michel Houellebecq, m'a arrâché bon  nombre de fous rires, ce qui n'étaient pas une chose si facile en ce moment. Alors quand je lis sur la toîle que ce deuxième roman serait moins bon que le premier, je me dis qu'il va falloir que je me le dégote pour continuer à faire travailler mes zygomatiques !
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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Dimanche 18 mars 2007

Le tableau du Maître flamand

Si vous aimez les mises en abîmes vous serez sans doute intéressé par ce polar qui prend un malin plaisir et un plaisir malin à brouiller non pas les cartes mais les parties d'échec.

En effet toute l'histoire tourne autour de l'énigme dissimulée au sein d'un tableau vieux de 500 ans qui demande qui a tué le chevalier Roger d'Arras représenté en train de jouer aux échecs avec son seigneur Fernand Altenhoffen Duc de l'Ostenbourg. Pour restaurer le tableau et la vérité, Julia devra demander de l'aide à Alvaro son ex-amant universitaire, à César antiquaire interlope et surtout à Munoz ce joueur d'échec étrange qui est reconnu comme le meilleur joueur de son club alors qu'il ne gagne jamais la moindre partie. 

La spéculation autour de ce pur Quattrocento va bon train que ce soit d'un point de vue financier pour les héritiers de Belmonte propriétaire pas si heureux que ça du tableau et les propriétaires de galeries qui cherchent à en tirer le meilleur prix ou d'un point de vue intellectuel et émotionnel pour Julia qui voit ses amis assassinés les uns après les autres depuis qu'elle a compris qu'elle trouverait qui a tué le chevalier en découvrant qui a pris le cavalier blanc lors de la partie immortalisée par le peintre puis en décryptant les intentions du tueur qui communique avec elle au moyen d'une partie où les pièces sont remplacées par les acteurs de ce polar.

Ces jeux de miroir entre le présent et le passé, entre la partie d'échec du tableau et celle qui se joue pendant l'enquête, entre les amours d'une époque et d'une l'autre donnent le vertige au point que parfois la forme du récit prend le dessus sur le fond de l'histoire. Néanmoins même si je préfère la plume de Jonquet qui cherche à promovoir un regard critique sur notre société ou de Rendell qui présente des personnages plus complexes cela reste un bon polar.

Pour quelques données biographiques sur l'auteur et un autre avis sur le livre allez voir :http://laculturesepartage.over-blog.com/article-5785269.html

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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Jeudi 15 février 2007

DES FEMMES QUI TOMBENT - Desproges Pierre, Desproges... Drôle d'oiseau celui là ! Un oiseau de mauvaise augure ou le petit oiseau qui va sortir pour livrer une photographie de son temps sans trop se soucier de savoir si elle est flatteuse ou non ? En tout cas sa morgue, ses phrases ampoulées qui oscillent entre l'absurde et l'éclair de génie comme un homme saoul que l'alcool rendrait lucide continue d'être une référence chez bon nombre de mes amis.

Sa liberté de ton lui vaudrait à coup sûr aujourd'hui les foudres de tous les tenants du politiquement correct. On le qualifie souvent d'anarchiste de droite, ce qui à mon sens ne veut rien dire tant ces deux termes sont antinomiques mais je préfère le considérer comme un franc tireur pour qui jouer avec les mots était une chose sérieuse et rire de ses maux une chose amusante puisqu'il n'hésita pas à se gausser des cancéreux alors qu'il l'était lui-même. Avec lui tout le monde en prend pour son grade de l'épicier au ministre, des féministes aux machistes, des syndicalistes aux policiers et c'est sans doute cela que j'aime chez lui  : ce refus de vouloir cacher sous prétexte d'un parti pris quelconque, qui inclinerait à ménager sa côterie, que l'on peut rire de tout et de tous et surtout de soi-même !

Honte à moi, je n'ai appris qu'il y a peu qu'il avait commis un roman comme d'autres commettent un délit . Des femmes qui tombent devrait se lire à  haute voix pour pouvoir retrouver les intonations, le phrasé de ses sketches. Qui tue les femmes de Cérillac ? Un anophèle, moustique tropical, vecteur du paludisme ? Un Ficusien, extraterreste mangeur de caoutchouc et soluble dans l'eau ? Chacun des personnages fantasques de ce délirium tremens fait livre est pourtant un moyen de mieux comprendre la condition humaine avec ses travers et ses chemins de traverse.

 

NB : la chronique de ce livre que l'on peut trouver à cette adresse ne pourrait pas figurer dans les Chroniques de la haine ordinaire  mais c'est bien écrit et bien vu http://www.artmaniaque.com/article.php3?id_article=126

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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Samedi 10 février 2007
Camille Laurens a-t-elle appris à lire dans l’almanach Vermot comme son personnage homonyme de L’Avenir ? Ses nombreux calembours cachent en fait des facéties verbales des plus subtiles. Ainsi dans Index " boire la coupe jusqu’à la lie " devient sous sa plume " boire la coupe jusqu’à l’hallali " traduisant bien la détresse du personnage.
 
Un glissement de sens étymologique (cf. psychopompe) provoque la chute d’un cocasse conservateur de musée amateur de belles chaussures qui évite de peu les pompes funèbres. Les gros bonnets du film de L’avenir se voient dotés de poitrine fellinienne.
 
Dans un autre registre, la narratrice de Dans ces bras-là compile les phrases fétiches de ses proches à la façon des jeux sur les centons de l’Oulipo. Chez elle, les mots semblent prendre la parole comme dans Ouvrez de Nathalie Sarraute. Elle fait dire à Camille Laurens dans L’Avenir qu’elle réfute la grammaire traditionnelle et ses catégories sommaires parce que " peu de phrases sont susceptibles d’être fermées, puisque tout un halo de mots muets les environne, dont le centre est partout et la circonférence est nulle part ". Pour elle, c’est " un leurre de croire que les mots sont libres comme l’esprit qui les forme ". Lacan aurait signé des deux mains !
 
Au-delà de ce goût goulu pour le grain des mots, au -delà de cet appât du grain si vous me permettez cette expression détournée,  son écriture en palimpsestes plus ou moins discrets aurait ravi Gérard Genette, la récurrence de la structuration alphabétique de ses chapitres vous évoqueront les Fragments du discours amoureux de Roland Barthes. D’ailleurs l’amour est au centre de ses préoccupations comme vous l’expliquera mieux que moi la revue de presse disponible dans sa fiche auteur sur le site de P.O.L., son principal éditeur :

Le grain des mots. Une soixantaine d’articles ciselés initialement publiés dans L’humanité pour nous inviter à parcourir le dictionnaire comme " d’autres parcourent le monde ". Dans sa préface Camille Laurens explique, défait les plis de la démarche militante qui l’a poussée à aller à la rencontre des mots comme à la rencontre des autres.
 
Primo, aller au-delà du premier abord du signifiant, de la silhouette des lettres néanmoins déjà très riche d’enseignements pour cette lectrice attentive du parti pris des choses de Francis Ponge.
 
Secondo, chercher à comprendre l’inquiétante étrangeté freudienne du signifié, écrire, crier avec humour, l’histoire partielle, partiale, particulière de chaque substantif pour en tirer la substantifique moelle à l’aide de l’étymologie et de la littérature.
 
Tertio, accepter que ce qui est dit sur le mot est tributaire du parcours individuel, de l’actualité (les dernières élections présidentielles par exemple).
 
Inéluctablement, vous serez tenté après cette lecture de vous prêter à votre tour à cet exercice de style, de vous munir de votre stylo ou de votre clavier pour passer à l’écriture. Moi, par exemple j’ai voulu savoir pourquoi elle avait intitulé son livre Le grain des mots.
 
Camille Laurens avait certes pointé la voix, la folie et la beauté grenue du grain, mais il vous reste du grain à moudre si vous voulez égrener toutes les facettes de ce terme polysémique. Sans verser dans la parabole, triez le bon grain de l’ivraie sous peine d’ébriété étymologique et à l’instar de Leibniz ne mêlez pas la paille des mots avec le grain des choses sinon comme Lestienne, vous n’y verrez grain.
 
Pour aller au bout de cette aventure lexicale, il vous faudra préparer vos voiles afin de saluer le grain, à juste titre craint par le marin. En effet, mieux vaut voir venir le grain, mettre un frein aux dangers, veiller au grain, car cette averse brève et soudaine sans crier garde est en train de virer à la tempête.
 
N’écoutez pas ceux qui prétendent qu’il ne pèse pas lourd ce grain car même si la balance ne lui accorde que 0,053 grammes, il n’est pas sans rapport de proportionnalité avec vos scrupules (minéraux comme vos calculs).
 
Bien entendu, il n’a, ni le poids du granit, ni la violence de la grenaille et des grenades, ni la valeur marchande du grenat mais un grain de sable pourrait bien bloquer la mécanique, les engrenages voire pire pour vous messieurs si l’on pense à ce que raconte Pascal à propos de l’urètre de Cromwell. Ne le remisez pas au grenier poussiéreux car il draine les richesses, met son grain de sel salarial puisqu’il est tour à tour morceau d’or très pur, piécette romaine, grènetis des médailles et des monnaies. Maintenant, allez savoir pourquoi André Gide a baptisé ses mémoires Si le grain ne meurt !!!

Pour lire des citations d'autres auteurs sur la magie et le pouvoir des mots cliquez ICI
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par christophe fétat publié dans : Chronique de roman ou de recueil de nouvelles

Samedi 10 février 2007

http://www.capcanal.com/static/capcanal/contenu/images/CIS/bibliographie/debuter-enseignement/entre-les-murs.jpg

Prêtez l’oreille aux murmures et aux cris qui s’échappent de l’enceinte du collège décrit par Fançois Bégaudeau dans son dernier roman publié aux éditions Verticales.


De l’avis de tous les élèves, leur professeur principal "charrie trop". En effet, l’enseignant ne se prive pas d’interpeller sans ménagement les collégiens chahuteurs ou tire-au-flanc pour les mettre au pied du mur du savoir et les fusiller de sanctions. Est-ce de la fermeté indispensable, de l’agressivité gratuite, de la fragilité ou de l’autodéfense ? Toujours est-il que le fleuve tumultueux de ses classes charrie quant à lui toutes les contradictions de notre société : violence verbale vs volonté de débats ; communautarisme vs universalisme, etc. Ces collégiens primoarrivants ou en proie à des difficultés de tout ordre se heurtent, se blessent à la barrière de la langue. Ils peinent à mettre des mots sur leurs espoirs et leurs malaises, à être entendus par des adultes qui oscillent entre volontarisme et fatalisme. François Bégaudeau ne donne aucune leçon, aucune réponse. Tantôt pertubateurs, tantôt perturbés, ces collégiens fictifs mais si réalistes nous conduisent à chercher les raisons de leurs révoltes vraisemblableme